Depuis les coups d’État de 2020 et 2021, le Mali a opéré une transformation politique et stratégique majeure sous la direction du colonel Assimi Goïta. Portée par un discours souverainiste affirmé, cette stratégie ambitionne de redonner à Bamako une autonomie décisionnelle face aux puissances étrangères. Pourtant, malgré le renforcement des partenariats avec des acteurs comme la Russie ou les Émirats arabes unis, les résultats en termes de sécurité, de gouvernance ou de développement économique restent décevants.
une souveraineté revendiquée, mais des promesses non tenues
Assimi Goïta a su capitaliser sur le mécontentement populaire, nourri par des années d’insécurité, de mauvaise gouvernance et de perceptions d’ingérence étrangère, notamment de la part de la France. Son discours souverainiste, qui met en avant l’indépendance nationale et la résistance à toute forme de domination extérieure, a trouvé un écho favorable parmi une partie de la population.
Cependant, cette posture s’accompagne d’une réorientation brutale des alliances internationales. Bamako s’est distancée de ses partenaires occidentaux traditionnels pour se rapprocher de nouveaux acteurs, comme la Russie (via le groupe Wagner, puis le corps africain du ministère russe de la Défense) ou les Émirats arabes unis. Cette stratégie, bien que visant à renforcer l’autonomie malienne, n’a pas permis d’améliorer significativement la situation sécuritaire, économique ou politique du pays.
l’illusion des gains tactiques
Après le départ des forces françaises et de la mission de l’ONU (MINUSMA), l’intervention du groupe Wagner a permis certaines avancées militaires, comme la reprise de Kidal en 2023. Pourtant, ces succès tactiques s’accompagnent d’accusations graves de violations des droits humains. Par ailleurs, le remplacement de Wagner par le corps africain russe en 2025 n’a pas entraîné une amélioration durable de la stabilité.
Sur le plan politique, les promesses de lutte contre la corruption et de réformes institutionnelles n’ont pas été suivies d’effets concrets. Les élections, initialement prévues pour février 2022, ont été reportées à plusieurs reprises sous prétexte de « raisons techniques ». En mai 2025, le gouvernement a même dissous tous les partis politiques, invoquant des motifs d’ordre public. Ces mesures, loin de renforcer la démocratie, ont accentué les craintes de dérive autoritaire.
une économie toujours en difficulté
Le Mali reste confronté à des défis socio-économiques majeurs. Malgré un discours axé sur la souveraineté, les conditions de vie de la majorité des Maliens ne se sont pas améliorées. L’économie, concentrée dans les zones urbaines, laisse de côté les régions rurales, où l’accès aux services de base, aux infrastructures et aux opportunités économiques reste limité.
Les inégalités entre zones urbaines et rurales sont criantes : le revenu moyen en ville est environ 5,5 fois supérieur à celui des campagnes, un écart bien plus marqué qu’en Inde. Selon le PNUD, le Mali se classe au 188e rang sur 193 pays en termes d’indice de développement humain, confirmant la persistance des problèmes structurels en matière de santé, d’éducation et de revenus.
La corruption, loin d’être endiguée, continue de freiner tout progrès. Bien que les autorités post-coup d’État aient reconnu l’ampleur du phénomène, les mesures prises pour y remédier sont insuffisantes. Pire, des signes d’enrichissement des élites se multiplient, renforçant les perceptions d’injustice et d’échec de la gouvernance.
l’insécurité persiste malgré les alliances stratégiques
Le centre et le nord du Mali restent sous la menace constante de groupes armés et terroristes. Malgré les engagements répétés des autorités, les attaques, les embuscades et les violences ne cessent de se multiplier. Des organisations comme Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin (JNIM) ou ISIS-Sahel exploitent habilement les frustrations locales, notamment dans les zones frontalières.
La situation est aggravée par l’implication de puissances étrangères dans les rivalités géopolitiques mondiales. Par exemple, l’Ukraine a fourni un soutien indirect via des technologies de drones, contribuant à des affrontements meurtriers en 2024. En réponse, Bamako a rompu ses relations diplomatiques avec Kyiv, illustrant comment le Mali devient un terrain d’affrontement indirect entre grandes puissances.
De même, les Émirats arabes unis, tout en condamnant officiellement les coups d’État au Niger, au Burkina Faso et au Mali, ont discrètement soutenu certains régimes, révélant une incohérence entre leur rhétorique et leurs actions.
un avenir incertain pour le Mali
À l’heure actuelle, les défis auxquels est confronté le Mali — insécurité persistante, affaiblissement de la gouvernance et stagnation économique — restent profondément ancrés. Aucune des nouvelles alliances stratégiques ni des promesses de réformes n’a permis d’inverser cette tendance.
La stratégie de « post-alignement transactionnel » adoptée par Bamako, qui consiste à jouer sur les rivalités entre puissances extérieures pour maximiser des gains à court terme, pourrait offrir une certaine résilience au régime. Cependant, elle comporte des risques majeurs : dépendance accrue, fragmentation des structures sécuritaires et marginalisation du pays dans les dynamiques régionales.
Pour espérer une stabilité durable, le Mali devra impérativement engager des réformes profondes, tant sur le plan politique que socio-économique. Cela passera par la reconstruction de la confiance entre l’État et ses citoyens, ainsi que par une réduction de sa vulnérabilité face aux chocs géopolitiques et économiques externes.