La décision du gouvernement camerounais de reprendre le contrôle total d’Eneo, désormais appelée Socadel, suscite une vive inquiétude au sein du Fonds monétaire international. Dans ses dernières analyses, l’institution financière internationale met en garde Yaoundé contre les conséquences budgétaires immédiates de cette opération, où l’État détient désormais 95 % du capital de l’ex-filiale du fonds d’investissement britannique Actis. Les 5 % restants sont attribués aux salariés. Le FMI craint que cette renationalisation n’aggrave la pression sur un budget déjà fragilisé.
Des risques accrus pour les finances publiques
D’après les évaluations du Fonds, la reprise d’Eneo par l’État transfère vers le Trésor public des charges structurelles jusqu’ici supportées par un acteur privé. Parmi ces passifs figurent les déséquilibres tarifaires persistants, les dettes accumulées envers les producteurs indépendants et les arriérés de paiement des administrations. Or, le Cameroun, engagé dans un programme d’ajustement structurel soutenu par la Facilité élargie de crédit, dispose de marges de manœuvre limitées pour absorber ces nouveaux engagements. Le FMI souligne l’urgence d’éviter que la Socadel ne devienne une source de dépenses publiques incontrôlées.
En effet, le pays doit concilier assainissement des finances, remboursement de la dette et financement des dépenses sociales prioritaires. L’ajout des besoins financiers de l’opérateur électrique national complique davantage cette équation déjà complexe. L’institution insiste sur la nécessité de mettre en place des garde-fous pour empêcher une dégradation durable des équilibres macroéconomiques.
Un modèle économique obsolète et non viable
Au-delà des implications budgétaires, le FMI questionne la viabilité même du nouveau modèle économique de la Socadel. Les tarifs appliqués aux consommateurs ne couvrent pas l’intégralité des coûts de production et de distribution, tandis que les pertes techniques et commerciales continuent de peser lourdement sur les comptes de l’entreprise. Les compensations étatiques, lorsqu’elles existent, prennent souvent la forme de subventions implicites ou de reports de dettes, qui finissent par peser sur le déficit public.
La répartition du capital reflète cette architecture fragile : 95 % pour l’État, 5 % pour les employés. Si cette participation vise à renforcer l’engagement des salariés, elle ne résout en rien le problème central : l’équilibre financier de l’opérateur. Le Fonds rappelle que la sortie d’Actis, effective depuis plusieurs mois, n’a pas été accompagnée d’une réforme tarifaire ni d’un plan de redressement suffisamment solide pour rassurer les partenaires financiers.
Un secteur électrique stratégique, mais sous haute tension
Pourtant, le secteur de l’électricité représente un enjeu majeur pour le Cameroun. Il conditionne la compétitivité industrielle du pays, la réalisation de grands projets hydroélectriques comme Nachtigal et Memve’ele, ainsi que l’objectif d’accès universel à l’énergie d’ici 2030. Une défaillance de la Socadel mettrait en péril l’ensemble de la chaîne de valeur, des producteurs aux consommateurs, en passant par le transporteur Sonatrel.
Le FMI recommande une stratégie en trois volets : définir clairement le mandat de la Socadel, établir une trajectoire tarifaire réaliste et régler les dettes croisées entre l’État, les producteurs indépendants et le distributeur. Sans ces mesures, le risque d’un recours systématique aux garanties publiques reste élevé. Plusieurs missions techniques du Fonds devraient prochainement examiner la gouvernance de l’entreprise et les conditions d’un retour à l’équilibre.
Un dernier défi se pose : l’image du Cameroun auprès des investisseurs. La renationalisation d’un acteur clé du secteur énergétique interroge sur la stabilité des partenariats public-privé dans le pays. Yaoundé devra prouver que la Socadel n’est pas une solution temporaire, mais le début d’une refonte en profondeur de la gouvernance énergétique.
Les prochaines étapes
Plusieurs missions du FMI sont prévues dans les mois à venir pour analyser la gouvernance de la Socadel et évaluer les conditions d’un retour à la rentabilité. L’objectif est d’éviter que cette opération ne devienne un fardeau pour les finances publiques, tout en garantissant la sécurité énergétique du pays.