Picture taken about 15 km North-West of Niamey during the dry cooler season in the Sahel
le Sahel, une région oubliée mais toujours en proie à des crises majeures
Alors que les projecteurs médiatiques se tournent vers d’autres conflits mondiaux, le Sahel sombre dans une crise profonde et silencieuse. L’invasion de l’Ukraine par la Russie, les tensions entre Israël et la Palestine, ou encore les bouleversements politiques aux États-Unis ont capté l’attention internationale. Pourtant, les défis qui frappent le Sahel depuis plus d’une décennie n’ont pas disparu. Pire : ils s’aggravent.
Les régimes militaires issus des récents coups d’État au Mali, au Burkina Faso et au Niger – membres de l’Alliance des États du Sahel (AES) – avaient promis de mettre fin à la menace jihadiste. Pourtant, ces groupes terroristes gagnent du terrain, multipliant les attaques meurtrières contre les populations civiles. Aujourd’hui, le Sahel est la région la plus touchée par la violence jihadiste au monde.
violence jihadiste : une escalade meurtrière dans trois pays clés
au Mali : entre jihadistes et séparatistes, un conflit aux multiples visages
Le retrait de la MINUSMA en 2023 a ouvert la voie à une reprise des affrontements armés entre l’armée malienne, les séparatistes touaregs et les groupes jihadistes. Les autorités maliennes, soutenues par des mercenaires russes, qualifient désormais tous ces acteurs de « terroristes ». Pourtant, la situation reste ingérable : les attaques de grande envergure se multiplient, comme celle de juillet 2024 dans la région de Mopti, où un mariage a coûté la vie à 40 personnes.
En septembre 2024, le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM), affilié à Al-Qaïda, a mené deux attaques simultanées à Bamako, ciblant une école de gendarmerie et l’aéroport militaire. Ces opérations, symboliques et stratégiques, ont révélé l’incapacité des forces maliennes à contrôler le territoire. Les représailles ont été brutales : des frappes de drones ont tué plus de 20 civils dans la même zone.
au Burkina Faso : l’armée perd le contrôle, les civils paient le prix fort
Depuis le coup d’État de 2022, la situation sécuritaire au Burkina Faso se dégrade rapidement. En 2024, les forces armées de l’État ne contrôlaient plus que 40 % du territoire, tandis que le JNIM étendait son influence. L’attaque de Barsalogho en août 2024, où entre 130 et 600 civils ont été tués, marque un tournant tragique. Les exactions ne sont pas seulement l’œuvre des jihadistes : l’armée et les milices pro-gouvernementales sont aussi responsables de massacres, comme celui de février 2024 où 223 civils ont été exécutés sommairement.
La stratégie de militarisation des civils, lancée en 2020 puis intensifiée après 2022, a exacerbé les tensions ethniques. Les Volontaires pour la défense de la patrie (VDP), formés en deux semaines et armés, sont souvent envoyés en première ligne. Résultat : plus de 2 millions de personnes ont fui leur foyer, faisant du Burkina Faso le pays avec le plus grand nombre de déplacés internes en Afrique.
au Niger : une insécurité croissante malgré une relative stabilité
Bien que le Niger ait été moins touché par les attaques jihadistes que ses voisins, la situation s’est rapidement dégradée depuis le coup d’État de 2023. Les forces armées nigériennes, en intensifiant leurs opérations, ont tué trois fois plus de civils en 2024 qu’en 2023. Les attaques de l’État islamique au Grand Sahara (EIGS) et du JNIM se multiplient, ciblant aussi bien les forces de sécurité que les civils. En mars 2025, une attaque contre une mosquée a fait 44 morts.
Les milices d’autodéfense, bien que moins nombreuses qu’au Burkina Faso, sont aussi utilisées, mais de manière plus encadrée. La violence s’étend, notamment dans les régions de Tillabéri et Dosso, où les groupes armés non étatiques gagnent en offensive.
des transitions politiques qui s’éternisent : l’autoritarisme en marche
Les trois pays de l’AES ont prolongé leurs périodes de transition, modifiant leurs constitutions pour consolider le pouvoir des juntes militaires. Au Mali, le colonel Goïta s’est auto-promu général en 2024 et pourrait rester au pouvoir jusqu’en 2029. Au Burkina Faso, le capitaine Traoré a fixé une transition de 60 mois, lui permettant de diriger jusqu’en 2029. Le Niger, enfin, a recommandé une transition d’au moins cinq ans après un « dialogue national » en 2025.
Ces prolongations ne sont pas anodines : elles permettent aux régimes de renforcer leur emprise sur le pouvoir et de nouer de nouveaux partenariats, notamment avec la Russie, qui a récemment promis un soutien militaire à la force conjointe de l’AES.
la répression des voix critiques : un outil de contrôle
Faute de contrôler l’ensemble de leurs territoires, les juntes militaires de l’AES se tournent vers le contrôle de l’information. Les médias indépendants et étrangers sont interdits, les journalistes expulsés ou emprisonnés, et les organisations de la société civile réprimées. Au Mali, RFI et France 24 ont été bannis dès 2022, tandis que des chaînes locales comme Joliba TV ont vu leur licence retirée. Au Burkina Faso, TV5 Monde a été suspendue pour avoir diffusé une interview critique. Au Niger, les passeports des étrangers sont retenus à l’arrivée pour limiter les déplacements des journalistes.
Les opposants politiques et les défenseurs des droits humains sont aussi dans le viseur : arrestations arbitraires, disparitions forcées et enrôlements militaires forcés se multiplient. En mars 2025, trois journalistes burkinabè ont été enlevés, réapparus en uniforme militaire pour « couvrir la réalité sur le terrain ».
un silence trompeur : pourquoi le Sahel ne doit pas être oublié
Le Sahel est aujourd’hui une poudrière où l’insécurité alimentaire s’aggrave (52,7 millions de personnes menacées de faim aiguë entre juin et août 2025), où les déplacés internes dépassent les 3,1 millions, et où les groupes jihadistes étendent leur emprise. Pourtant, cette région reste sous les radars médiatiques, en raison de la répression des médias indépendants et du désengagement des puissances occidentales.
L’Union européenne, autrefois acteur clé de la stabilisation du Sahel, doit réévaluer sa stratégie. Les crises qui s’y déroulent ne resteront pas confinées à l’Afrique : elles pourraient, à terme, impacter l’Europe elle-même. Se désengager du Sahel, ce n’est pas seulement tourner le dos aux juntes militaires, mais aussi aux populations qui luttent pour leur survie.
Alors que de nouvelles dynamiques régionales se dessinent et que des partenariats alternatifs émergent, l’UE doit clarifier ses priorités : que veut-elle accomplir au Sahel ? Avec quels acteurs ? Et surtout, comment préserver les liens humains et solidaires entre les continents face à une polarisation croissante du monde ?