corruption au Mali : quand les ‘petits cadeaux’ minent la société
Au Mali, les termes comme « bonya », « woro songo » ou « buru songo » désignent des petits cadeaux qui, bien que considérés comme anodins, constituent un fléau social alimentant la corruption. Une pratique profondément ancrée, mais dont les répercussions dépassent largement le cadre individuel.
la corruption, une pratique banalisée et ses conséquences
Selon Transparency International, la corruption se définit comme « l’usage abusif d’un pouvoir public à des fins personnelles ». Au Mali, cette définition prend tout son sens à travers des pratiques quotidiennes : pots-de-vin, faveurs illégitimes ou encore passe-droit. Ces actes, souvent perçus comme inévitables, s’infiltrent dans tous les secteurs, des administrations publiques aux transactions commerciales.
Une dirigeante d’agence de communication à Bamako, sous le couvert de l’anonymat, partage son expérience : « Chaque fois que je décroche un contrat, les responsables de l’administration publique exigent un pourcentage en retour. C’est une condition sine qua non. » Cette situation, qu’elle décrit comme « insupportable », illustre l’ampleur du phénomène. Pour elle, cette extorsion systématique est devenue une routine, au point de menacer la viabilité de son entreprise.
Omar Keita, entrepreneur, témoigne également de cette réalité : après une journée d’attente dans une station-service, il a dû payer 10 000 FCFA à un pompiste pour obtenir du carburant. Une pratique qui, bien que douloureuse, est désormais perçue comme normale. Pourtant, elle crée un cercle vicieux : plus elle se généralise, moins elle est contestée, renforçant ainsi son ancrage dans les mentalités.
les racines d’un mal endémique
Pour Sibiri Diarra, ancien fonctionnaire international, les cadeaux dans certaines organisations sont strictement encadrés. « Dans les structures comme l’ONU, leur valeur est limitée. Au-delà, cela devient de la corruption », explique-t-il. Au Mali, où ces règles sont méconnues du grand public, les abus prospèrent. Le Réseau malien de lutte contre la corruption souligne que l’absence de sanctions efficaces favorise ces dérives.
Mohamed Abdellahi Elkhalil, sociologue spécialiste des questions sociales et sécuritaires du Sahel, va plus loin : « La corruption n’est pas une question culturelle, mais sociologique. » Pour lui, l’envie de « vivre au-dessus de ses moyens » et la quête de profits rapides expliquent sa propagation. Cette normalisation menace non seulement l’économie, mais aussi les fondements démocratiques du pays.
Oumar Korkosse, membre du Réseau des communicateurs traditionnels pour le développement au Mali (Recotrade), ajoute que pauvreté et chômage jouent un rôle clé. « Des salaires bas ou irréguliers poussent les agents à accepter des compléments de revenus illégitimes. Même les plus intègres finissent par céder. » Une situation qui illustre comment la corruption devient une stratégie de survie.
un défi moral et institutionnel
L’Association malienne de lutte contre la corruption et la délinquance financière (AMLCDF) insiste sur la nécessité de construire une conscience citoyenne fondée sur l’éthique et le respect du bien commun. Lors d’un atelier à Bamako en avril 2025, elle a souligné le rôle crucial de la société civile, de l’éducation à la citoyenneté et des discours religieux pour inverser la tendance.
Les données d’Afrobaromètre (2024) révèlent que les juges, les hommes d’affaires, les fonctionnaires et les forces de l’ordre sont perçus comme les plus impliqués dans des affaires de corruption. Plus de la moitié des citoyens interrogés admettent avoir versé un pot-de-vin pour obtenir un service public. Ces pratiques sont particulièrement répandues dans les administrations publiques, les établissements de santé ou les écoles.
le Mali, un pays sous le joug de la corruption
Avec un score de 28/100 dans l’Indice de perception de la corruption (IPC) de 2025, le Mali se classe à la 136e place sur 180 pays. Une stagnation qui reflète la persistance de ce fléau. Les Worldwide Governance Indicators de la Banque mondiale confirment cette tendance, avec un score de -0,86 en 2023, bien en dessous de la moyenne mondiale (-0,04).
Me Soumaré Boubacar, avocat au Barreau de Bamako, résume la situation : « Quand une société doute de l’intégrité de ses institutions, la corruption devient une stratégie de survie. Tout le monde le fait, alors pourquoi pas moi ? » Une phrase qui résume l’ampleur du défi.
que faire face à ce fléau ?
- Renforcer les sanctions : appliquer des peines dissuasives contre les auteurs de corruption, notamment dans les administrations publiques.
- Sensibiliser les citoyens : promouvoir l’éthique et l’intégrité à travers des campagnes d’information et des programmes éducatifs.
- Encadrer les cadeaux : instaurer des règles claires sur les dons dans les institutions publiques et privées.
- Lutter contre la pauvreté : améliorer les conditions de vie des agents publics pour réduire leur vulnérabilité aux tentations corruptrices.
- Impliquer la société civile : encourager les organisations non gouvernementales à jouer un rôle actif dans la dénonciation et la prévention de la corruption.
La corruption au Mali n’est pas une fatalité. Elle peut être combattue par une volonté politique forte, une éducation citoyenne et une justice impartiale. Le défi est immense, mais les solutions existent. À condition d’agir sans tarder.