À l’approche de la Tabaski, le gouvernement burkinabè a pris une décision radicale : interdire l’exportation du bétail vers les pays voisins. Une mesure présentée comme un geste en faveur des consommateurs locaux, mais qui révèle des tensions profondes entre ville et campagne, entre court terme et long terme.
Des villes protégées, des campagnes sacrifiées ?
Pour contenir la hausse des prix du mouton dans les centres urbains, notamment à Ouagadougou, l’État a choisi de bloquer les frontières. L’objectif affiché est de garantir l’accès à la viande à un prix abordable pour les familles citadines. Pourtant, cette politique révèle un paradoxe criant : elle creuse les inégalités entre les populations.
Les éleveurs, principalement installés en zone rurale, subissent de plein fouet les conséquences de cette décision. Déjà fragilisés par l’insécurité persistante, le vol de bétail et la raréfaction des pâturages, ils perdent aujourd’hui leurs principaux débouchés commerciaux. Les marchés de la Côte d’Ivoire et du Bénin, où ils réalisaient les meilleures marges, leur sont désormais fermés. Résultat : une baisse drastique de leurs revenus, alors que les zones rurales cumulent déjà les difficultés économiques.
Un marché national capable d’absorber l’excédent ?
L’hypothèse selon laquelle le Burkina Faso pourrait consommer toute sa production locale repose sur une logique fragile. La Tabaski est un événement ponctuel, et une fois les célébrations terminées, que faire des animaux restants ?
Le bétail, en plus d’être une ressource vivante, représente un coût quotidien (nourriture, soins). Sans débouchés commerciaux, les éleveurs seront contraints de vendre à perte ou de laisser mourir leur cheptel faute de moyens pour le nourrir. Les projets d’abattoirs modernes, bien que prometteurs, ne suffiront pas à absorber un tel volume en un temps record. La filière risque donc l’asphyxie financière d’ici quelques mois.
Un jeu de poker économique aux répercussions régionales
Cette décision s’inscrit dans une logique de souveraineté économique, mais elle pourrait bien se retourner contre le Burkina Faso. En coupant l’approvisionnement en bétail de ses voisins immédiats, Ouagadougou prend le risque de fragiliser ses alliances commerciales.
La Côte d’Ivoire, par exemple, se tourne déjà vers d’autres fournisseurs, comme la Mauritanie, pour combler ses besoins. À terme, le Burkina Faso pourrait perdre des parts de marché historiques, essentielles pour son économie. Cette stratégie révèle aussi les limites de l’intégration régionale en Afrique de l’Ouest : le court-termisme économique l’emporte sur les accords commerciaux existants.
Sur le plan macroéconomique, c’est un pari risqué. Non seulement il menace la viabilité de la filière bovine, mais il isole davantage le pays de ses partenaires naturels. Les éleveurs, déjà en première ligne face à la crise sécuritaire, paient une fois de plus le prix d’une politique mal calibrée.