Dans les cercles politiques dakarois, les salons ministériels comme les quartiers populaires, une évidence s’imposait depuis des semaines : l’alliance qui avait conduit l’opposition sénégalaise à la victoire s’effritait. Le slogan « Diomaye mooy Sonko, Sonko mooy Diomaye », en wolof, avait marqué les esprits, mais il ne faisait plus illusion. Progressivement, l’expression « Diomaye n’est plus Sonko » s’était imposée, révélant des tensions croissantes entre le président Bassirou Diomaye Faye et son Premier ministre Ousmane Sonko.
Les désaccords se sont accumulés, transformant leur cohabitation en un exercice politique de plus en plus complexe. Méthodes divergentes, luttes d’influence, rivalités entre entourages et compétition pour le leadership : chaque jour confirmait que l’un des deux devait céder. Le limogeage d’Ousmane Sonko par le chef de l’État était donc à la fois une affirmation d’autorité et, peut-être, une erreur stratégique.
Le calcul d’Ousmane Sonko
Depuis des mois, Ousmane Sonko semblait préparer le terrain pour une confrontation avec Bassirou Diomaye Faye. Le leader du Pastef savait qu’il ne pourrait coexister durablement avec un président déterminé à affirmer pleinement son pouvoir. Pourtant, il avait aussi conscience qu’en cas de rupture ouverte, son capital militant et émotionnel lui resterait favorable.
Le véritable piège résidait dans cette stratégie : forcer le président à choisir entre son autorité institutionnelle et l’unité du mouvement. En affichant une autonomie croissante tout en restant au gouvernement, Sonko a rendu la situation intenable. Chaque déclaration ambiguë, chaque divergence publique, chaque rappel de son rôle historique de leader du Pastef a accru la pression sur Diomaye Faye.
Ce dernier s’est retrouvé face à un dilemme cornélien. S’il acceptait ce partage de pouvoir, il apparaissait comme un président faible. S’il écartait Sonko, il risquait d’être perçu comme celui qui a trahi l’esprit originel du mouvement aux yeux d’une partie de la base militante. Ousmane Sonko, lui, sortait gagnant de cette situation : un départ contraint lui permettait de redevenir la figure centrale, le martyr politique, le symbole de la rupture avec l’ancien système.
Les nouveaux alliés de Bassirou Diomaye Faye
Depuis son accession à la magistrature suprême, une nouvelle cour s’est formée autour du président. Opérateurs politiques, anciens soutiens du régime précédent, notables opportunistes et transhumants de tous horizons : tous lui répètent le même discours. « C’est vous le président, il faut montrer qui dirige. » Ce langage flatteur séduit naturellement l’autorité présidentielle, d’autant plus que, dans l’architecture institutionnelle sénégalaise, un Premier ministre ne devrait pas donner l’impression d’être l’égal du chef de l’État.
Pourtant, Bassirou Diomaye Faye aurait tout intérêt à interroger les véritables intentions de ces nouveaux alliés. Où étaient-ils lorsque Ousmane Sonko et lui-même affrontaient la machine judiciaire du régime précédent ? Où se cachaient-ils durant les répressions sanglantes des manifestations et les campagnes de diabolisation du Pastef ? Beaucoup profitaient alors tranquillement des avantages du système qu’ils dénoncent aujourd’hui avec tant d’ardeur.
Ces experts du revirement savent exploiter les fractures, attiser les rivalités et flatter les egos concurrents. Leur survie politique dépend souvent de la division des compagnons de lutte. L’histoire politique africaine regorge d’exemples similaires : des mouvements porteurs d’espoir arrivés au pouvoir, puis fragilisés non pas par l’opposition, mais par leurs propres divisions internes.
Le danger pour Diomaye Faye est de croire que ceux qui l’ont poussé à s’éloigner d’Ousmane Sonko œuvrent vraiment pour la consolidation de son pouvoir. Beaucoup cherchent peut-être avant tout à affaiblir le Pastef pour mieux neutraliser le projet politique qu’il incarnait.
Une fracture au sein du Pastef ?
L’affrontement est désormais ouvert. Et il pourrait bien tourner à l’avantage d’Ousmane Sonko. La réalité politique sénégalaise est implacable : le Pastef reste dominant grâce à une base militante solide, une jeunesse mobilisée et un récit forgé durant les années de lutte contre l’ancien régime. Dans cette dynamique, Sonko reste la figure centrale.
Même empêché par la justice et absent des bulletins de vote lors de la présidentielle, c’est autour de lui que s’est construite l’espérance de changement. L’élection de Bassirou Diomaye Faye a été perçue par une partie de l’opinion comme une victoire par procuration de Sonko.
Certes, le président dispose de la légitimité institutionnelle. Mais son ancien Premier ministre conserve une légitimité populaire et militante redoutable. Dans une future confrontation, cette donnée pourrait s’avérer décisive. Si le Pastef venait à se diviser entre une aile fidèle à Diomaye Faye et une autre acquise à Ousmane Sonko, rien ne garantit que le chef de l’État en sortirait vainqueur. De nombreux cadres, élus et militants pourraient être tentés de rejoindre celui qu’ils considèrent comme le véritable architecte du mouvement. Bassirou Diomaye Faye ne dispose pas encore d’un appareil politique autonome suffisamment structuré pour contrer cette influence. C’est là sa principale faiblesse.
L’héritage politique en question
Le drame des héritiers politiques est qu’ils finissent souvent par vouloir exister par eux-mêmes. Aucun président ne peut accepter durablement de jouer un rôle secondaire. Pourtant, au-delà des individus, c’est la cohérence même du projet porté par le Pastef qui est aujourd’hui remise en cause.
Le mouvement était né d’une promesse de rupture : une gouvernance vertueuse, la souveraineté, la justice sociale, la restauration de la dignité nationale. Mais les luttes de pouvoir ont cette fâcheuse tendance à détourner les mouvements politiques de leur mission initiale.
Ironie de l’histoire : les adversaires du Pastef pourraient bien tirer profit d’une crise qu’ils n’ont même pas eu besoin de provoquer.