Les autorités maliennes ont pris une décision radicale dans leur lutte contre les groupes armés. Par un arrêté ministériel publié le 5 juin 2026, une quarantaine de massifs forestiers à travers le pays sont désormais classés zones d’intérêt militaires. Ces espaces sont strictement interdits aux civils, afin de priver les jihadistes de leurs sanctuaires présumés, notamment les factions liées à l’État islamique au Sahel et au Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin (JNIM).
Une cartographie sécuritaire qui redessine l’usage du territoire
L’arrêté liste précisément les forêts concernées, réparties principalement dans les régions du centre et du sud du Mali. Ces zones boisées servaient de bases de repli pour les combattants armés depuis plus d’une décennie. En interdisant l’accès aux civils, la junte espère couper les lignes logistiques des katibas et faciliter les frappes aériennes sans mettre en danger les populations.
Le choix de la forêt comme périmètre militaire n’est pas anodin. Ces massifs constituent des zones grises où se mêlent économies de subsistance, contrebande et activités insurrectionnelles. Les villageois y puisent bois de chauffe, plantes médicinales et gibier, tandis que les éleveurs y font transhumer leurs troupeaux. Ce nouveau régime juridique modifie profondément cet équilibre, en plaçant ces ressources sous contrôle militaire effectif.
Concrètement, toute intrusion civile est désormais passible de sanctions, et les opérations de ratissage pourront être menées sans préavis. Ce texte s’inscrit dans la continuité de la ligne dure adoptée par les colonels au pouvoir depuis les coups d’État de 2020 et 2021, qui ont mis fin à la présence militaire française et recentré l’architecture sécuritaire autour de partenaires russes.
Un pari militaire aux lourdes conséquences humanitaires
L’efficacité tactique de cette mesure dépendra de la capacité des Forces armées maliennes (FAMa) et de leurs supplétifs à contrôler durablement le terrain forestier. Les opérations héliportées et les frappes ciblées, devenues centrales depuis le retrait de la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation au Mali (MINUSMA) en 2023, trouvent dans ces zones interdites un cadre juridique élargi. Pour Bamako, il s’agit aussi de montrer à l’opinion une reprise en main face à une insécurité qui s’est propagée jusqu’aux abords de la capitale et de Kayes.
Reste que les conséquences sociales pourraient être considérables. Des dizaines de milliers d’habitants vivent à proximité des massifs visés et dépendent de l’exploitation forestière pour une part importante de leurs revenus. L’interdiction risque d’affaiblir des communautés rurales déjà éprouvées par la sécheresse, l’inflation alimentaire et la fermeture des marchés transfrontaliers. L’exemple du Burkina Faso, qui a instauré des zones d’intérêt militaire similaires depuis 2023, montre un lien entre l’extension des périmètres militarisés et les déplacements massifs de populations.
Une convergence sahélienne autour de la militarisation des espaces
La démarche malienne s’inscrit dans une dynamique régionale plus large. Le Burkina Faso et le Niger, partenaires au sein de la Confédération des États du Sahel (AES), ont multiplié depuis 2024 les dispositifs d’exception territoriale pour reprendre le contrôle face aux groupes armés. Cette convergence doctrinale reflète une vision commune de la souveraineté sécuritaire, fondée sur le contrôle physique des espaces périphériques et la suspension temporaire de certains droits coutumiers.
Les partenaires internationaux observent ce virage avec prudence. Les organisations de défense des droits humains ont signalé à plusieurs reprises des exactions dans des zones placées sous régime militaire renforcé. La capacité de la junte à concilier efficacité opérationnelle et respect des civils sera suivie de près, notamment par les voisins ouest-africains et les bailleurs encore présents dans le pays.
Sur le plan économique, l’instauration de ces périmètres pourrait également toucher les concessions minières artisanales et certaines exploitations aurifères en lisière des forêts ciblées. Le gouvernement n’a pas précisé, pour l’instant, les modalités d’indemnisation ou de réaffectation des populations concernées.