liberté de la presse au Mali : six ans de répression sous le régime goïta
La suspension arbitraire de l’émission “Allo Klédu” et l’arrestation des journalistes Chahana Takiou et Abderhmane Keïta en juin 2026 illustrent l’intensification de la répression contre les médias au Mali. Depuis près de six ans, le régime d’Assimi Goïta a systématiquement restreint la liberté de la presse, utilisant la justice comme outil de contrôle. Reporters sans frontières (RSF) dénonce cette escalade et exige la libération immédiate des professionnels de l’information détenus ainsi que la levée des restrictions pour garantir l’accès de tous à une information libre.
Le 19 juin 2026, la Haute Autorité de la communication (HAC) a suspendu pour deux mois l’émission “Allo Klédu” sur la radio Klédu, accusant ses interventions de dépasser les limites légales de la communication audiovisuelle. Une décision jugée abusive par les observateurs, qui dénoncent une manœuvre politique déguisée en contrôle réglementaire. Cette suspension intervient dans un contexte déjà tendu pour les médias maliens.
Par ailleurs, les arrestations de Chahana Takiou (directeur de 22 Septembre) et Abderhmane Keïta (directeur de Le Témoin) le 4 juin 2026, soit le lendemain du Forum panafricain des médias à Bamako, marquent un tournant dans la répression. Tous deux sont détenus sous l’accusation de “cybercriminalité”, une loi de plus en plus instrumentalisée contre les voix critiques. Chahana Takiou est poursuivi pour “atteinte au crédit de l’État” via l’institution judiciaire, tandis qu’Abderhmane Keïta est visé pour “délit à caractère régionaliste”. Ces chefs d’accusation, flous et subjectifs, révèlent la volonté des autorités de museler toute contestation.
Ces événements récents s’ajoutent à une série de mesures répressives qui ont fait reculer le Mali de 22 places au Classement mondial de la liberté de la presse de RSF, passant de la 99e à la 121e position en cinq ans.
« Le Mali, autrefois symbole de pluralisme médiatique en Afrique de l’Ouest, subit depuis 2020 une répression sans précédent. Entre coup d’État, loi sur la cybercriminalité détournée, suspensions de médias et arrestations arbitraires, la junte militaire d’Assimi Goïta a instauré un climat de terreur pour les journalistes. Nous exigeons la libération immédiate de Youssouf Sissoko, Chahana Takiou et Abderhmane Keïta, ainsi que la fin de cette chasse aux voix dissidentes. »
La Maison de la presse du Mali a vivement réagi à ces arrestations, soulignant dans un communiqué que « malgré les efforts pour instaurer un dialogue constructif entre la presse et la justice, cette dernière n’a pas su créer un environnement propice à la liberté d’expression ». La corporation dénonce une justice instrumentalisée, loin de ses missions d’équité.
Depuis cinq ans, les journalistes maliens subissent des pressions croissantes, entre harcèlement des autorités et menaces des groupes armés. Le régime a par ailleurs renforcé son contrôle sur l’information en promouvant un traitement patriotique des actualités, appuyé par une législation répressive et une HAC perçue comme un outil de censure au service du pouvoir.
La loi sur la cybercriminalité : une arme contre les journalistes
Chahana Takiou et Abderhmane Keïta ne sont pas les premiers à subir les conséquences de cette loi. Leur procès est prévu respectivement les 27 juillet et 17 août 2026. Avant eux, Youssouf Sissoko (directeur de L’Alternance), condamné en mars 2026 à deux ans de prison ferme pour un article critique envers le général Abdourahamane Tiani (Niger), avait déjà payé le prix de cette répression. Boubacar Traoré (directeur de L’Empire), poursuivi pour diffamation en novembre 2025, a également été victime de cette loi, révélant son usage comme levier de pression systématique.
De la censure des médias internationaux à l’étouffement de la presse locale
Depuis 2022, les autorités maliennes ont multiplié les suspensions de médias étrangers : RFI, France 24, TV5 Monde, France 2, TF1 et LCI ont été bannis du territoire. Cette offensive contre les médias internationaux a ensuite ciblé la presse nationale. En 2025, les radios Aadar Koïma (Gao), Aadar Koukia (Ansongo) et Radio Kayira (Kolondiéba) ont été suspendues trois mois pour avoir critiqué des militaires ou relayé des opinions défavorables aux autorités. Joliba TV News, suspendue à deux reprises puis retirée de la diffusion en 2024 pour un éditorial jugé trop critique, symbolise cette dérive autoritaire. Son retour en juin 2025, après une asphyxie financière, reste un sursis précaire.
L’autocensure : une réponse à la peur des représailles
Le climat de répression a poussé de nombreux médias à pratiquer l’autocensure. Selon le rapport Dans la peau d’un journaliste au Sahel (RSF, 2023), cette pratique s’est généralisée. Par exemple, après l’assassinat du ministre de la Défense Sadio Camara le 25 avril 2026, plusieurs médias nationaux ont attendu une confirmation officielle de l’armée avant de relayer l’information, par crainte de sanctions. Cette peur entrave gravement le droit à l’information des citoyens.
Une presse asphyxiée économiquement
L’aide publique à la presse, instaurée en 1996 pour soutenir les médias indépendants, a été supprimée en janvier 2021. Ce financement, plafonné à 200 millions de FCFA par an, était vital pour la survie de nombreux titres. Son arrêt a plongé les médias privés dans une précarité extrême, aggravée par le départ d’ONG internationales et l’interdiction de certaines organisations non gouvernementales, privant les rédactions de partenaires publicitaires et de ressources essentielles.
Sécurité des journalistes : un bilan dramatique
Le centre et le nord du Mali restent des zones à haut risque pour les professionnels des médias. Le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM) est responsable de nombreux enlèvements, dont celui du journaliste français Olivier Dubois en avril 2021, libéré en mars 2023 après 23 mois de captivité. D’autres cas, comme ceux de Hamadoun Nialibouly et Moussa M’Bana Dicko (enlevés en 2020-2021 et toujours portés disparus) ou Abdoul Aziz Djibrilla (tué en 2023), illustrent l’ampleur de la menace.
En octobre 2025, deux journalistes de l’ORTM, Daouda Koné et son caméraman Salif Sangaré, ont été enlevés entre Sévaré et Konna avant d’être libérés deux mois plus tard. Ces événements rappellent que les journalistes, qu’ils soient locaux ou internationaux, paient un lourd tribut dans un pays en proie à l’insécurité et à l’arbitraire.





