Le Bénin mise sur sa culture pour devenir une puissance économique en 2035
Expert du patrimoine culturel béninois, président de l’ONG TOWARA-BENIN (acréditée auprès de l’UNESCO) et diplômé en finances et contrôle de gestion de l’Université d’Abomey-Calavi, l’auteur analyse ici une vision ambitieuse pour l’avenir du pays.
À l’ère où l’économie mondiale se réinvente autour de l’immatériel et de l’authenticité, le Bénin se positionne comme un acteur clé. Berceau du Vodoun, héritier de royaumes séculaires, terre d’arts vivants d’exception et de créativité juvénile débordante, notre nation possède un trésor inestimable. Pourtant, ce patrimoine reste sous-exploité : la culture, longtemps perçue comme un simple complément ou une dépense superflue, doit désormais s’imposer comme le quatrième pilier économique du pays.
L’objectif est clair : d’ici 2035, transformer la culture en un secteur générateur de richesses, d’emplois décents et d’innovations locales. Pour y parvenir, huit chantiers stratégiques doivent être lancés simultanément.
1. Un cadre juridique solide : sécuriser la création et les créateurs
Une économie performante ne peut se construire sur des fondations juridiques fragiles. Si des avancées réglementaires récentes ont été initiées, il est urgent de les ancrer dans le marbre législatif. Le statut des artistes et travailleurs culturels, ainsi que la création de la Maison des Artistes, doivent être protégés par des lois votées par l’Assemblée nationale pour garantir leur pérennité.
Une loi-cadre immédiate est indispensable pour moderniser la protection sociale des créateurs, renforcer la gestion des droits d’auteur, octroyer des incitations fiscales aux investisseurs et reconnaître officiellement les métiers du patrimoine culturel immatériel. Sans cette sécurité juridique, aucun projet ambitieux ne peut aboutir.
2. Former les talents de demain : professionnaliser l’écosystème culturel
La clé de cette révolution réside dans le capital humain. L’amateurisme doit céder la place à une professionnalisation d’élite. Le Bénin doit lancer un plan massif de formation couvrant les disciplines artistiques, le management culturel, l’entrepreneuriat, la conservation du patrimoine et les outils numériques appliqués à la culture. Chaque commune doit devenir un incubateur de talents, en adaptant les formations aux spécificités locales.
3. Structurer l’excellence : des écoles et centres dédiés
Pour pérenniser cette dynamique, le système éducatif doit s’articuler autour de trois institutions majeures :
- Une École Nationale Supérieure des Arts : pour former les danseurs, chorégraphes, scénographes et techniciens du spectacle de demain.
- Un Institut Supérieur du Patrimoine Culturel : un laboratoire de pointe dédié à la sauvegarde du patrimoine matériel et immatériel, à la muséographie et aux archives.
- Une Académie des Arts et Traditions du Bénin : un espace de transmission où les maîtres détenteurs des savoirs ancestraux documentent et légitiment ces connaissances pour les générations futures.
4. Des infrastructures modernes : des lieux pour créer, produire et diffuser
La créativité a besoin d’écrins à sa mesure. Le territoire béninois doit être maillé par des infrastructures culturelles modernes, polyvalentes et décentralisées : maisons de la culture communales, théâtres régionaux, complexes de création numérique et villages artisanaux. Chaque département doit disposer des outils nécessaires à la création, à la production, à la diffusion et à la rencontre avec les publics.
5. Financer l’audace : une architecture financière innovante
L’ambition artistique sans ressources financières reste un vœu pieux. Trois leviers financiers doivent être actionnés :
- Un Fonds National de Développement Culturel : dédié à la création pure, à la recherche et à la mobilité internationale des artistes.
- Un Guichet de l’Économie Créative : au sein des banques, proposant des crédits à taux préférentiels, des mécanismes de cautionnement et des prêts adaptés aux cycles de production artistique.
- Un Fonds d’Investissement Culturel public-privé : capable de mobiliser des capitaux auprès de l’État, des collectivités, du secteur privé et de la diaspora.
6. Structurer les filières : de l’artisanat aux arts visuels
Le secteur culturel béninois souffre d’un manque de cohésion. Chaque discipline – cinéma, mode, musique, danse, livre – doit être organisée comme une filière industrielle autonome. Cela implique des plans stratégiques décennaux, des programmes de formation dédiés, des canaux de distribution spécialisés et une stratégie de commercialisation agressive sur les marchés régionaux et internationaux.
7. Valoriser l’immatériel : transformer les traditions en actifs économiques
Les masques, rythmes rituels, récits d’initiation et savoir-faire artisanaux ne sont pas de simples éléments folkloriques : ce sont des actifs immatériels d’une valeur inestimable. En investissant dans la numérisation des collections, la labellisation des festivals patrimoniaux et la création d’itinéraires culturels nationaux, le Bénin peut convertir ses traditions vivantes en leviers de développement local et d’attractivité touristique.
8. Fusionner culture, tourisme et agro-industrie : une symbiose gagnante
Le rayonnement de l’identité béninoise passe par une convergence stratégique entre culture, tourisme expérientiel et agro-industrie. Valoriser les productions locales à travers le prisme de notre esthétique, créer des labels territoriaux d’excellence : chaque région doit pouvoir transformer sa culture en argument de prospérité économique. En 2035, le touriste ne viendra plus seulement pour admirer un paysage, mais pour vivre une culture, goûter un terroir et s’immerger dans une histoire.
2035 : l’heure de l’action
Construire le Bénin de demain exige de rompre avec les modèles économiques du passé. D’ici 2035, notre pays a l’opportunité historique de s’affirmer comme le leader de l’économie créative en Afrique subsaharienne.
Cette transition ne relève pas du rêve, mais d’une stratégie d’État. En dotant nos artistes d’un cadre législatif protecteur et ambitieux, en finançant l’audace et en sanctuarisant nos mémoires, nous ferons de la culture le moteur d’une croissance durable, inclusive et ancrée dans le génie béninois. L’heure n’est plus aux promesses de décrets : elle est à l’action concrète et à la sacralisation par la loi.