Face à la montée en puissance de l’Alliance des États du Sahel (AES), la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) a adopté une posture diplomatique inédite lors de son dernier sommet en Sierra Leone. Les chefs d’État ouest-africains ont acté une règle stricte : plus aucun membre de l’organisation ne pourra mener de négociations en solo avec Bamako, Ouagadougou ou Niamey. Cette décision s’inscrit dans un contexte où les trois pays sahéliens ont officiellement quitté le giron régional en début d’année 2025, fragilisant davantage une entité déjà ébranlée.
Cette interdiction de toute initiative bilatérale reflète une volonté de préserver l’unité d’un bloc face à une AES qui mise sur la souveraineté et le rejet de l’influence extérieure. Plusieurs pays de la région, notamment ceux bordant le golfe de Guinée, entretenaient jusqu’ici des relations économiques et sécuritaires étroites avec les capitales sahéliennes. Cependant, la CEDEAO a choisi de verrouiller les canaux de dialogue pour éviter que les divergences d’intérêts nationaux ne sapent la cohésion de l’espace communautaire.
Une stratégie collective pour renforcer l’influence régionale
La CEDEAO mise sur la force de son poids collectif pour contrer la stratégie de l’AES, qui repose sur une rhétorique de rupture et de contestation des normes régionales. Les enjeux sont de taille : sauvegarder le tarif extérieur commun, garantir la libre circulation des personnes et préserver les accords commerciaux préférentiels, des piliers d’un demi-siècle d’intégration ouest-africaine. En s’unissant, les États membres espèrent conserver une position dominante dans les négociations à venir.
Pourtant, cette approche centralisée n’est pas sans risque. L’interdiction des discussions bilatérales pourrait s’avérer contre-productive si les divergences entre les pays membres persistent. Certains États, comme le Sénégal, la Côte d’Ivoire ou le Togo, entretiennent des liens économiques et humains profonds avec les pays de l’AES, notamment à travers des corridors logistiques essentiels à leur propre stabilité.
L’AES avance sur la voie de l’autonomie
De leur côté, les pays de l’AES poursuivent activement la construction d’un espace alternatif. Les avancées sont notables : création d’un passeport confédéral, exploration d’une monnaie commune et annonce d’une force conjointe de 5 000 hommes dédiée à la lutte antiterroriste. Ces initiatives s’accompagnent d’un rapprochement diplomatique avec des partenaires internationaux comme la Russie, la Turquie ou l’Iran, redessinant ainsi les équilibres géopolitiques en Afrique de l’Ouest.
Dans ce jeu d’influence, la CEDEAO se positionne à la fois comme un rempart et une porte d’entrée. Les dirigeants ouest-africains ont réaffirmé leur volonté de dialoguer avec l’AES, mais uniquement sous leur propre cadre. Les discussions devront porter en priorité sur la mobilité des personnes et les échanges transfrontaliers, deux sujets cruciaux pour les populations des deux blocs.
Les défis immédiats à relever
Plusieurs dossiers techniques restent en suspens et nécessitent une résolution rapide. Parmi eux figurent le statut des ressortissants sahéliens vivant dans l’espace CEDEAO, les règles douanières applicables aux produits en provenance de l’AES, la gestion des infrastructures partagées comme l’Autorité du bassin du Niger, ou encore la reconnaissance mutuelle des diplômes. L’absence d’accord sur ces points pourrait rapidement pénaliser les acteurs économiques et compliquer la vie des citoyens des deux côtés.
Bien que le calendrier des négociations n’ait pas été officiellement annoncé, une commission technique devrait être mise en place pour préparer les termes d’un dialogue avec Bamako, Ouagadougou et Niamey. La Sierra Leone, qui assure actuellement la présidence tournante, aura pour mission d’incarner cette position unifiée face aux autorités sahéliennes.
Pourtant, une ombre plane sur cette stratégie. Certains pays membres, dont le Sénégal dirigé par Bassirou Diomaye Faye, ont récemment plaidé pour une approche plus conciliante envers l’AES. Selon eux, l’isolement des régimes sahéliens serait contre-productif à long terme. La CEDEAO devra donc surmonter ces divergences internes pour que sa décision ne reste pas lettre morte. Les prochaines semaines s’annoncent décisives pour l’avenir de la région.