À l’approche de la date butoir de l’accord de pêche avec l’Union européenne, le Gabon a franchi un pas décisif pour sa souveraineté économique. Libreville refuse de prolonger un partenariat jugé trop déséquilibré, et entend désormais maîtriser la valeur de ses richesses marines. Cette décision s’inscrit dans une dynamique continentale de réappropriation des ressources naturelles.
Le contexte est celui d’une montée des revendications africaines en matière de gouvernance halieutique. Lors de récentes assises à Mombasa sur l’économie bleue, plusieurs pays ont appelé à plus de transparence et de retombées locales dans les accords de pêche. Le Gabon concrétise aujourd’hui cette orientation.
La fin d’un modèle contesté
Les accords de pêche entre l’Afrique et l’Union européenne sont de plus en plus critiqués. Officiellement voués à une exploitation durable, ils sont souvent accusés de favoriser les flottes étrangères au détriment des économies locales. Le Gabon tire les conséquences de ce constat.
Libreville estime que la compensation annuelle de 2,6 millions d’euros ne correspond pas à la valeur réelle des captures – des dizaines de milliers de tonnes de thon dans l’une des zones les plus poissonneuses du Golfe de Guinée. De plus, les coûts de surveillance de sa zone économique exclusive dépassent largement ces versements. Le pays finance ainsi le contrôle d’une activité dont les profits s’envolent ailleurs.
Sur le plan industriel, le constat est encore plus amer. Le poisson pêché dans les eaux gabonaises est généralement débarqué, transformé et commercialisé hors du territoire. Le Gabon reste exclu des chaînes de valeur créées par sa propre ressource.
La bataille de la valeur ajoutée
Au cœur de cette rupture, l’objectif de transformer localement les produits de la mer. Après le bois, les minerais et les hydrocarbures, la pêche devient un nouveau front de souveraineté économique. Libreville ambitionne de bâtir une filière thonière nationale, génératrice d’emplois et de recettes publiques.
Cette stratégie rejoint les analyses de nombreuses institutions africaines. Chaque année, le continent perd des milliards de dollars par manque de transformation locale de ses ressources marines. Avec plus de 800 kilomètres de côtes et une vaste zone maritime, le Gabon dispose d’atouts pour développer une industrie compétitive.
Transparence, souveraineté et durabilité
Au-delà de l’aspect économique, la décision gabonaise vise à renforcer la transparence et la durabilité. Les autorités pointent les risques de surexploitation liés à des contrôles insuffisants, rejoints par les inquiétudes des organisations environnementales sur l’état des stocks de thon.
En refusant la reconduction automatique de l’accord qui expire le 28 juin 2026, Libreville impose de nouvelles règles. Les futurs partenariats devront inclure des exigences élevées de préservation des écosystèmes, de traçabilité des captures et de création de valeur locale. Ce choix marque un tournant dans le rapport de force entre États africains et partenaires traditionnels.
Longtemps considérés comme de simples fournisseurs de matières premières, plusieurs pays du continent réclament désormais un rôle actif dans l’exploitation de leurs richesses. La décision gabonaise pourrait faire jurisprudence et envoyer un message clair : l’accès aux ressources africaines ne peut plus ignorer la souveraineté, la transparence et le développement local. Alors que l’Afrique cherche à construire une économie plus autonome, Libreville illustre une tendance de fond : ne plus se contenter d’exporter, mais maîtriser son destin.