
Un coup de projecteur sur les dérives du régime togolais
L’interpellation de deux journalistes français dans les régions septentrionales du Togo a révélé une réalité troublante : celle d’un pouvoir politique qui se joue des institutions. Inculpés après quelques jours de détention aux mains des services de sécurité, leur cas illustre une gouvernance où les décisions semblent émaner directement du sommet de l’État. Les consignes transmises par Faure Gnassingbé au garde des Sceaux, Pacôme Adjourouvi, auraient été sans équivoque : « Aucune concession à la pression extérieure ne doit être accordée ».
Mais cette affaire dépasse le cadre d’un simple incident diplomatique. Elle met en lumière un système où l’autorité présidentielle s’affranchit des fondements mêmes de la démocratie. Une interrogation s’impose désormais au Togo : qui, au juste, détient le pouvoir et sous quelle légitimité ?
Un édifice institutionnel vidé de sa substance
Faure Gnassingbé n’est plus, en théorie, le président de la République togolaise. Depuis la réforme constitutionnelle de 2024, un président symbolique, Jean-Lucien Savi de Tové, occupe ce poste sans réel pouvoir. Le véritable chef de l’exécutif est désormais le « président du Conseil », une fonction occupée par Gnassingbé depuis mai 2025. Ce titre inédit concentre entre ses mains l’intégralité du pouvoir : direction de la politique nationale, commandement des forces armées, nominations stratégiques et représentation internationale.
Cette réorganisation, adoptée par une Assemblée nationale contrôlée à plus de 95 % par son parti, l’UNIR, lui permet de contourner les limites de mandats imposées par la Constitution précédente. Le nouveau système ne prévoit aucune restriction quant à la durée du mandat du président du Conseil, transformant ainsi l’alternance démocratique en une perpétuation dynastique déguisée. Les élections législatives de 2024, marquées par un boycott massif de l’opposition, ont scellé cette évolution.
Une justice instrumentalisée au service d’un pouvoir absolu
L’affaire des deux journalistes français, Sébastien Perez Pezzani et Gaël Mocaër, arrêtés alors qu’ils préparaient un reportage, n’est pas un cas isolé. Elle s’inscrit dans une stratégie plus large où les services de renseignement et le ministère de la Justice agissent sous directives directes. L’injonction de « ne céder à aucune pression » adressée aux magistrats révèle une chaîne de commandement qui étouffe toute velléité d’indépendance judiciaire. Quand l’exécutif dicte sa conduite à la justice, les principes républicains ne sont plus qu’une façade.
Cette tendance s’observe également dans la gestion des mouvements de protestation, comme ceux de juin 2025, ou dans les poursuites ciblées contre les opposants. Le droit devient un outil au service du pouvoir, utilisé ou neutralisé selon les nécessités politiques du moment.
Une légitimité introuvable et une opposition muselée
La question de la légitimité du régime togolais ne peut plus être éludée. Faure Gnassingbé, au pouvoir depuis 2005, a redessiné les institutions pour y exercer une emprise sans partage. Ni référendum ni consultation populaire n’ont été organisés pour valider cette refonte constitutionnelle. Les scrutins législatifs, entachés de contestations et de boycott, n’ont fait que renforcer l’hégémonie de l’UNIR. Le Sénat, dont un tiers des membres est nommé par le président du Conseil, consolide encore davantage ce contrôle.
Il ne s’agit plus d’une transition politique, mais d’une reconduction du pouvoir personnel sous un habillage institutionnel. Les titres changent, les procédures s’accumulent, mais le centre névralgique du pouvoir reste inchangé : Faure Gnassingbé, désormais président du Conseil, chef de la majorité parlementaire et commandant suprême des forces armées.
Un système à l’équilibre précaire
Quand l’arbitraire l’emporte sur la loi, quand les institutions deviennent des coquilles vides et que la justice obéit à des ordres politiques, le contrat social se délite. Le Togo ne fait plus face à une simple controverse institutionnelle. Il est confronté à un régime qui a choisi de gouverner en dehors de tout cadre républicain stable et prévisible.
La question n’est plus de savoir « qui dirige ? », mais plutôt : combien de temps ce système pourra-t-il se maintenir avant que les tensions internes ou la pression populaire ne le fassent vaciller ?





