Depuis son départ de la primature, Ousmane Sonko a profondément transformé son discours. Plus apaisé, plus nuancé, le leader de Pastef endosse désormais le rôle d’homme de paix et cherche à effacer son image de tribun guerrier.
« Pastef est devenu un parti mature. » Cette déclaration d’Ousmane Sonko, prononcée lors du congrès du parti à Diamniadio, marque une rupture nette avec le passé. Il y a invité ses militants, souvent virulents et belliqueux, à tempérer leurs interventions publiques. « Il faut revoir notre manière de parler, parce que nous sommes suivis par tout le monde, y compris des chefs religieux, des pères de famille… Les quolibets, les insultes, les injures, tout cela ne nous grandit pas », a-t-il lancé devant une foule acquise à sa cause. Soucieux de donner l’exemple, l’ancien Premier ministre est devenu beaucoup plus mesuré dans ses prises de parole depuis quelques semaines. Certains observateurs s’interrogent sur cette évolution : cet entretien accordé à des médias internationaux amorcerait-il une métamorphose ?
Lors de cette interview, l’ancien chef du gouvernement n’a pas seulement défendu son bilan ou commenté sa rupture avec le président Bassirou Diomaye Faye. Il a surtout esquissé les contours d’un nouveau personnage politique, un homme qui entend exercer le pouvoir autrement, depuis le perchoir de l’Assemblée nationale, en transformant une destitution en rampe de lancement. D’ordinaire très combatif, Ousmane Sonko a sensiblement revu ses positions après avoir quitté l’exécutif. L’homme des meetings serait-il en train de devenir l’homme des équilibres ? Le tribun se muera-t-il en arbitre ? Cette transformation est-elle une maturation politique ou une simple stratégie en vue de 2029 ? Les réponses appartiennent à l’avenir.
Une chose est cependant certaine : le leader de Pastef n’a jamais été un modèle de constance. Capable de tenir un discours le matin et de se contredire le soir, il adapte ses propos à ses objectifs et à son public. Face aux médias français, il s’est montré particulièrement posé, pesant chaque mot. Sur des sujets pourtant clivants comme la restructuration de la dette, il a adopté un ton beaucoup plus nuancé. Interrogé sur sa position si l’exécutif décidait de restructurer la dette, il a répondu : « Nous ne sommes pas dans des positions figées dans l’absolu. Nous examinerons avec lucidité la situation. »
Les contradictions et nuances dans le discours
L’essentiel, selon lui, c’est ce qui sera mis sur la table. « Une restructuration sauvage, nous n’en avons pas voulu. En tant que Premier ministre, je m’y suis toujours opposé parce que les conditions ne le justifiaient pas… En tant que Premier ministre sortant, je sais que nous vivons une tension particulière. Nous apprécierons, nous ne sommes pas là pour entraver. Mais si des solutions ne servent pas l’intérêt du Sénégal, nous ne les accepterons pas », a-t-il ajouté. Lorsque la journaliste lui a rappelé ses déclarations précédentes appelant à l’annulation de la dette, Sonko a d’abord rétropédalé, puis s’est empêtré dans des explications. « Vous parlez de dette odieuse. Je l’ai utilisé une ou deux fois. C’est toute une procédure. » Il a enchaîné : « Je n’avais pas tous les leviers. Quand je parlais à certaines occasions, c’était en tant que chef de parti qui donne son opinion. N’oubliez pas non plus que j’étais simple Premier ministre, et les pouvoirs du Premier ministre sont extrêmement limités dans ce pays. » À la question de savoir s’il en avait discuté avec le président, il a rétorqué : « On n’en a jamais discuté. On a toujours été en phase au sujet de la dette. Jusqu’à notre dernière discussion, il a réaffirmé que la position n’a pas changé. » Puis, il est revenu en arrière pour assumer sa position sur la dette odieuse : « Cette dette est effectivement pour partie odieuse. Il faut du courage politique pour porter ce débat. J’espère que l’exécutif actuel prendra ses responsabilités pour discuter de l’annulation d’une partie de la dette… » Mais la journaliste l’a interrompu pour lui demander pourquoi il ne l’avait pas fait quand il était Premier ministre. Sa réponse laconique : « Ça a été proposé, ça a été proposé. » Pourtant, la dernière fois qu’il a parlé de dette odieuse, c’était à l’Assemblée nationale le 22 mai, en tant que Premier ministre, non en tant que chef de parti.
De plus, pour une rare fois, il a évoqué une « restructuration sauvage », lui qui s’était toujours opposé catégoriquement à toute restructuration. Qu’est-ce qui a changé ? Le leader cache-t-il son jeu ? La question mérite d’être posée. Sur l’homosexualité, le président de l’Assemblée nationale s’est montré plus précis. Il assume ses positions mais rappelle des faits souvent oubliés : l’incrimination du délit d’homosexualité existe depuis le régime de Senghor, et des arrestations ont eu lieu avant Pastef. Il se justifie avec des arguments en contradiction avec sa communication antérieure. Il déclare : « Les arrestations sont intervenues avant le vote de la loi portant durcissement. C’est parti de deux choses : la pratique de l’homosexualité associée à la transmission volontaire du VIH. La presse occidentale semble vouloir occulter ce deuxième aspect qui est extrêmement important. » Pourtant, quelques jours plus tôt à l’Hémicycle, il rapportait des échanges avec un ministre où il assumait pleinement la traque : « L’objectif principal, c’est de mettre un terme à la prolifération du phénomène », fulminait-il. Ses propos ont été largement repris par ses adversaires.
L’apôtre de la paix
Sur un autre registre, parlant du président Bassirou Diomaye Faye, le leader de Pastef évite les déclarations incendiaires. Il récuse même le mot « trahison », estimant qu’il relève de l’affection et de la morale. Sonko veut désormais incarner le « politiquement correct ». Il ne croit pas non plus à une querelle personnelle avec le chef de l’État, mais plutôt à des divergences politiques. Ce changement de trajectoire et de stratégie de communication, Ousmane l’avait déjà amorcé à Diamniadio. Pour lui, Pastef, parti désormais mature, doit être exemplaire. « Pastef est un parti d’idées, un parti de science, un parti de programme… Montrez que vous êtes une jeunesse bien formée, une jeunesse intellectuelle, une jeunesse citoyenne. Ne cédez pas à la provocation. La seule stratégie qui leur reste, c’est de faire en sorte que ce qui s’est passé en 2021-2024 soit réédité… » Selon Ousmane Sonko, le camp adverse, manquant de légitimité, veut les pousser dans la rue pour les présenter comme un parti belliqueux. « Ne tombez pas dans ce piège », prévenait-il.