18 septembre 2026
9ff0ace0-ae13-4e5c-9742-e3b27d6a76fd

Au Niger, depuis le putsch de juillet 2023, un phénomène juridique inédit se dessine dans les coulisses du pouvoir. Le général Abdourahamane Tiani, à la tête du Conseil national pour la sauvegarde de la patrie (CNSP), ne se limite plus à emprisonner ou exiler ses opposants : il s’attaque désormais à leur existence légale. Derrière les décrets de déchéance de nationalité, une mécanique répressive savamment huilée se met en place, révélant les véritables ressorts d’un autoritarisme qui se cache derrière le paravent de la lutte antiterroriste. Décryptage d’une dérive qui transforme la citoyenneté nigérienne en monnaie d’échange politique.

Une ordonnance taillée sur mesure pour museler la contestation

C’est un texte passé relativement inaperçu, mais qui constitue la pièce maîtresse de l’arsenal répressif du CNSP. Fin août 2024, le général Tiani signe une ordonnance instaurant le « Fichier national des personnes impliquées dans des actes de terrorisme ou des atteintes à la sécurité de l’État ». Sous couvert de sécurité nationale, ce dispositif juridique instaure un outil redoutable : la possibilité de priver de nationalité, de manière provisoire ou définitive, toute personne suspectée d’« activités de nature à troubler la paix et la sécurité », de « propos régionalistes ou xénophobes » ou de « connivence avec une puissance étrangère ».

Ces critères volontairement flous ouvrent la voie à tous les abus. Une simple critique du pouvoir, un éditorial un peu trop incisif ou une prise de position politique dissonante peuvent désormais suffire à faire perdre sa citoyenneté. Le mécanisme est implacable : une fois fiché, l’opposant voit ses avoirs gelés, ses déplacements entravés, puis ses papiers d’identité confisqués. Une procédure qui le transforme en apatride de fait, sans procès ni recours.

Dans les coulisses de la machine à fabriquer des apatrides

L’engrenage mis en place par les autorités nigériennes suit une séquence méticuleuse, révélant une véritable industrialisation de la répression. D’abord, l’émission du fichier des « menaces à la sécurité » qui recense les cibles. Ensuite, le gel des avoirs et l’interdiction de voyager pour les personnes visées. Puis vient la signature des décrets présidentiels de déchéance de nationalité. Enfin, le retrait des pièces d’identité, ultime étape qui parachève la fabrication d’apatrides juridiques.

Ce processus, loin d’être improvisé, témoigne d’une stratégie délibérée : celle de faire de la nationalité une variable d’ajustement politique. La junte ne se contente pas de réprimer physiquement ses opposants ; elle s’attaque à leur identité même, à leur appartenance à la communauté nationale. Une manière de les effacer symboliquement et juridiquement, tout en envoyant un message glaçant à tous ceux qui seraient tentés de défier le pouvoir.

Les visages de la répudiation nationale

Le tableau de chasse du régime s’allonge au rythme des décrets. Les cibles sont soigneusement choisies : il s’agit principalement de l’entourage de l’ancien président Mohamed Bazoum, d’ex-ministres et de figures emblématiques de la contestation. Chaque déchéance est justifiée par des motifs qui empruntent au vocabulaire sécuritaire, mais qui masquent mal une réalité politique.

  • Ouhoumoudou Mahamadou, ancien Premier ministre, est accusé d’« intelligence supposée avec une puissance étrangère ».
  • Hassoumi Massoudou, ex-ministre des Affaires étrangères, se voit reprocher une « atteinte à la sécurité nationale et complot ».
  • Rhissa Ag Boula, ancien ministre d’État et chef du Conseil de résistance (FRR), est poursuivi pour « reconstitution d’un groupe armé » et « incitation au soulèvement ».
  • Alkache Alhada, ex-ministre de l’Intérieur et du Commerce, est visé pour « diffusion de données troublant l’ordre public ».
  • Amadou Barou Chekaraou, ancien cadre de l’appareil d’État, est accusé d’« atteinte à la sûreté de l’État et apologie de la violence ».

À ces personnalités politiques s’ajoutent des acteurs de la société civile, des activistes des médias comme Mariama Djibrine (alias Mayra), ou encore d’anciens hauts gradés de l’armée. Tous ont en commun d’avoir osé défier l’ordre établi par le CNSP. Leur point commun : avoir servi le Niger, parfois pendant des décennies, et se retrouver aujourd’hui bannis administrativement, privés de passeport, de comptes bancaires et de droits civiques. Des hommes et des femmes nés sur le sol nigérien, devenus des étrangers dans leur propre pays par la seule volonté d’un décret.

La fabrique de l’apatridie : une violation du droit international

Sur le plan juridique, ces déchéances posent un problème majeur. Elles violent frontalement la Déclaration universelle des droits de l’homme, dont l’article 15 stipule que « tout individu a droit à une nationalité » et que « nul ne peut être arbitrairement privé de sa nationalité ». En appliquant ces sanctions de manière rétroactive, extrajudiciaire et sans garantie d’un procès équitable devant un tribunal indépendant, le pouvoir nigérien foule aux pieds les conventions régionales et internationales auxquelles le Niger a souscrit.

Les juristes et les organisations de défense des droits humains tirent la sonnette d’alarme. En créant un précédent où la nationalité devient une récompense pour la loyauté envers un régime autoritaire, le CNSP fragilise la notion même de citoyenneté. Si être Nigérien dépend désormais du bon vouloir du patron de la junte, c’est l’édifice républicain tout entier qui vacille. La nationalité, qui devrait être un droit inaliénable, se transforme en un privilège révocable au gré des humeurs du pouvoir.

Les dessous d’une fuite en avant autoritaire

Derrière cette purge par la citoyenneté se cache une profonde fébrilité. Un pouvoir sûr de sa légitimité populaire et de sa maîtrise territoriale n’a pas besoin de distribuer des certificats de patriotisme ni de fabriquer des apatrides pour régner. En fermant hermétiquement les canaux du dialogue républicain et en confisquant la nationalité de ses opposants, la junte ne fait que durcir le ressentiment et pousser la contestation vers la clandestinité ou l’action armée.

La rhétorique du CNSP repose sur une confusion délibérée entre la nation et le pouvoir militaire en place. Pour le général Tiani, contester la junte équivaut à trahir le Niger. Cette posture populiste cherche à flatter le sentiment souverainiste de la population tout en masquant l’absence de perspectives politiques et le piétinement de la situation sécuritaire dans la zone des trois frontières. Une mystification qui ne résout en rien les problèmes concrets des Nigériens : la vie chère à Niamey, l’insécurité persistante dans le Liptako-Gourma.

Une citoyenneté à géométrie variable qui ébranle la République

L’histoire enseigne que les régimes qui retirent leur papier à leurs citoyens par peur du débat finissent toujours par perdre leur propre légitimité. Le général Tiani ferait bien de se rappeler que l’identité d’un peuple s’enracine bien plus profondément qu’un décret militaire, aussi péremptoire soit-il. En transformant la nationalité en variable d’ajustement politique, le régime d’Abdourahamane Tiani montre son vrai visage : celui d’une autocratie en fuite en avant, incapable de tolérer la moindre contradiction.

La déchéance de nationalité, présentée comme un outil de défense de la patrie, apparaît en réalité comme un aveu de faiblesse. Un pouvoir qui se sent menacé par de simples voix discordantes révèle son incapacité à convaincre et à rassembler. En s’attaquant à l’identité même de ses opposants, la junte nigérienne ne fait qu’approfondir le fossé qui la sépare d’une partie de sa population, et fragiliser un peu plus les fondements de la nation nigérienne.