7 septembre 2026
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l’alliance maroco-américaine, pilier géopolitique face à la crise de Ceuta

Portrait du roi Mohammed VI et du président américain Donald Trump

Une route de mille kilomètres à travers le Sahara occidental porte désormais le nom de Donald J. Trump. Cette initiative du roi Mohammed VI du Maroc salue le soutien américain à la souveraineté de Rabat sur ce territoire disputé. Elle intervient dans un contexte explosif : plus de 70 000 personnes ont franchi la frontière depuis le Maroc vers l’enclave espagnole de Ceuta, laissant derrière elles plus de 140 morts. Une crise migratoire qui révèle les tensions géopolitiques au cœur des relations entre Washington, Rabat et Madrid.

La réaction des États-Unis à ces événements a mis en lumière l’étroitesse des liens avec le royaume chérifien. Donald Trump a qualifié la situation de « catastrophe », la comparant à « l’invasion d’un pays ». Le département d’État américain a pointé du doigt les politiques migratoires de l’Espagne, tandis que la Maison Blanche dénonçait les « politiques mondialistes d’extrême gauche ». Aucune critique n’a été formulée à l’encontre du Maroc, d’où provenait pourtant l’afflux de migrants.

Migrants près de la frontière de Ceuta, en attente de passage vers l’Espagne

Cette position américaine, bien que prévisible pour certains observateurs, a surpris l’Espagne. Madrid, membre clé de l’OTAN, accueille des bases militaires américaines à Rota et Morón. Pourtant, Washington n’a pas hésité à critiquer ouvertement Madrid, révélant des divergences profondes au sein de l’alliance transatlantique.

Le Maroc, quant à lui, n’est pas membre de l’OTAN mais figure parmi les principaux alliés des États-Unis en matière de sécurité et de renseignement. Cette relation, forgée sur des décennies, influence aujourd’hui directement l’actualité régionale.

Un héritage diplomatique ancien

Les relations entre les deux pays remontent à plus de deux siècles. En 1777, alors que les États-Unis venaient de proclamer leur indépendance, le sultan Mohammed III du Maroc autorisait les navires américains à accéder librement à ses ports. Un geste historique qui, selon Rabat, marque la première reconnaissance internationale de la jeune république.

Cependant, les archives américaines situent cette première reconnaissance officielle le 23 juin 1786, avec la signature du Traité de paix et d’amitié à Marrakech. Pour les États-Unis, cet accord était vital : la marine britannique ne protégeait plus leurs navires, exposés aux pirates marocains, algériens et tunisiens. Le traité garantissait la sécurité des navires américains et ouvrait la voie à des échanges commerciaux, renforçant ainsi la légitimité internationale des États-Unis.

« La position stratégique du Maroc, à la croisée de l’Europe, de l’Afrique et du monde arabo-musulman, a offert aux États-Unis un atout majeur pour s’imposer sur la scène mondiale », explique Timothy W. Kneeland, professeur d’histoire à l’université de Nazareth (New York).

Scène du marché de Tanger au XIXe siècle

Renegocié en 1836, le traité reste en vigueur aujourd’hui. « Les Marocains rappellent souvent que ce traité est le plus ancien accord encore actif dans l’histoire diplomatique américaine », souligne Sarah Yerkes, chercheuse au Carnegie Endowment for International Peace.

La relation bilatérale a connu des hauts et des bas, notamment pendant la période coloniale (1912-1956). Les États-Unis ont finalement reconnu le protectorat français et espagnol, puis soutenu l’indépendance du Maroc en 1956, ouvrant une ambassade à Rabat trois mois plus tard.

Sécurité, commerce et souveraineté au Sahara

La coopération militaire entre les deux pays a débuté dès les années 1950, alors que le Maroc était encore sous protectorat français. Washington et Paris ont alors mis en place plusieurs bases aériennes au Maroc, avant que les États-Unis n’appuient activement Rabat lors de la crise du Sahara occidental en 1975.

À l’époque, le Maroc, dirigé par Hassan II, organisait la Marche verte : 350 000 civils marocains marchaient vers le Sahara espagnol pour en revendiquer la souveraineté. L’Espagne, affaiblie par la mort de Franco, a finalement cédé l’administration du territoire au Maroc et à la Mauritanie. Officiellement, Washington prônait une solution négociée, mais des documents déclassifiés révèlent une position bien plus alignée sur Rabat.

Henry Kissinger, alors secrétaire d’État américain, avait assuré Hassan II en 1974 : « Si j’étais à votre place, j’agirais de même. » En janvier 1976, il reconnaissait que les États-Unis n’avaient « pas dressé trop d’obstacles » à l’action marocaine. Quelques mois plus tard, un rapport du département d’État qualifiait la position américaine de « pro-marocaine ».

La Marche verte de 1975 au Maroc

Après les attentats du 11 septembre 2001, la relation sécuritaire s’est intensifiée. Le Maroc est devenu un partenaire incontournable dans la lutte contre le terrorisme. En 2004, il a été désigné comme « allié majeur non membre de l’OTAN », un statut qui facilite l’accès aux équipements militaires américains.

Le royaume chérifien accueille également African Lion, le plus grand exercice militaire annuel d’AFRICOM. Les forces spéciales marocaines et américaines collaborent étroitement, et les deux pays coprésident le groupe Afrique de la coalition internationale contre Daech. Selon le SIPRI, les États-Unis ont fourni 60 % des importations d’armes du Maroc entre 2021 et 2025, devant Israël et la France.

Avion de combat F-16 de la Force aérienne royale marocaine

Sur le plan économique, l’accord de libre-échange de 2006 – le premier signé par Washington avec un pays africain – a dynamisé les échanges. En 2025, le commerce bilatéral atteignait 7,4 milliards de dollars, soit près de huit fois le volume de 2005. Bien que modeste pour l’économie américaine, cet accord renforce la position du Maroc comme partenaire commercial clé en Afrique du Nord.

La plus grande victoire diplomatique du Maroc est survenue en 2020, lorsque Donald Trump a reconnu la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental, dans le cadre des accords d’Abraham. Washington maintient cette position et soutient le plan d’autonomie proposé par Rabat. « Le Maroc est le membre le plus performant de ces accords », souligne Sarah Yerkes.

Le triangle Maroc-espagne-États-Unis en tension

La crise de Ceuta a révélé les fractures au sein du triangle formé par le Maroc, l’Espagne et les États-Unis. Madrid, allié militaire essentiel de Washington, dépend en parallèle de la coopération marocaine pour gérer sa frontière africaine. Or, ces deux alliances sont aujourd’hui mises à l’épreuve.

Le gouvernement espagnol de Pedro Sánchez a attribué l’afflux de migrants à des réseaux de trafic d’êtres humains et aux réseaux sociaux. Pourtant, experts, responsables politiques et médias espagnols accusent le Maroc d’avoir orchestré, ou du moins facilité, cette crise migratoire.

De leur côté, les États-Unis ont critiqué l’Espagne pour ses désaccords avec les dépenses militaires de l’OTAN et son refus d’utiliser les bases de Rota et Morón pour des opérations en Iran. Ces tensions ont éclaté au grand jour lors de la crise de Ceuta.

Frontière entre le Maroc et Ceuta lors de l’afflux migratoire

Washington n’a pas explicitement validé la version marocaine, mais n’a pas non plus exigé de Rabat des explications ou dénoncé un relâchement volontaire des contrôles. Au contraire, Donald Trump a pointé du doigt les « politiques migratoires désastreuses » de l’Espagne, s’attaquant directement au gouvernement Sánchez.

« Je ne crois pas que Washington considère Ceuta comme une initiative marocaine. La Maison Blanche a surtout critiqué Madrid pour sa gestion frontalière », analyse Sarah Yerkes.

Cette crise confirme la solidité de l’alliance maroco-américaine, au détriment des relations transatlantiques. Le Maroc pourrait même devenir un partenaire logistique clé pour les États-Unis, suite au veto espagnol sur l’utilisation de ses bases militaires pour des opérations en Iran.

Pour marquer le 250e anniversaire de la relation bilatérale, Donald Trump a adressé un message à Mohammed VI : « Cette année, nous célébrons 250 ans d’histoire américaine et d’amitié indéfectible avec le Maroc, un lien forgé sur la confiance et le respect mutuel. » Il a également réaffirmé le soutien américain à la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental, espérant que la coopération se poursuivra « pour les 250 prochaines années ».