Esclavage en Mauritanie : entre abolition officielle et pratiques persistantes

L’abolition de l’esclavage en Mauritanie en 1981 marquait un tournant historique pour ce pays d’Afrique de l’Ouest. Pourtant, plus de quarante ans après cette décision officielle, les débats persistent sur l’existence réelle de pratiques esclavagistes dans la société mauritanienne. Entre dénis gouvernementaux et témoignages accablants, la question divise.
Récemment, les autorités mauritaniennes ont accordé une reconnaissance officielle au mouvement abolitionniste IRA (Initiative pour la Résurgence du Mouvement Abolitionniste), créé en 2008. Cette décision est perçue comme un signal positif par certains observateurs, qui y voient une volonté politique plus affirmée de la part du président Mohamed Ould Cheikh El-Ghazwani que par ses prédécesseurs. D’autres, en revanche, restent sceptiques quant à la sincérité de cette démarche et soulignent l’absence de mesures concrètes pour éradiquer le fléau.
L’ampleur du phénomène esclavagiste
Malgré son abolition officielle, l’esclavage persiste sous différentes formes en Mauritanie. En 2016, Amnesty International estimait que 43 000 personnes, soit environ 1 % de la population, vivaient encore sous le joug de pratiques esclavagistes. L’Index mondial de l’esclavage de 2018 allait plus loin, évoquant 90 000 personnes en situation d’esclavage moderne, soit 2,4 % de la population mauritanienne. Biram Dah Abeid, figure emblématique du mouvement abolitionniste, avance quant à lui le chiffre alarmant de 20 % de la population concernée.
Ces divergences s’expliquent par l’absence de statistiques officielles fiables. Les gouvernements successifs ont souvent minimisé l’ampleur du problème, qualifiant les rapports des organisations internationales de «exagérés» et de «instrumentalisés à des fins politiques».
Esclavage traditionnel ou moderne ?
L’esclavage en Mauritanie se manifeste sous deux formes distinctes. L’esclavage traditionnel, basé sur l’héritage, réduit les victimes à un statut de propriété héréditaire. Leurs droits, leur vie et leur travail sont contrôlés par des maîtres, souvent issus des mêmes familles depuis des générations. Biram Dah Abeid, leader de l’IRA, insiste sur ce point : «Les victimes naissent déjà esclaves, comme une propriété dont on dispose librement. Ce crime, répandu en Mauritanie, est identique à celui pratiqué à l’époque ancienne par les Arabes et les Africains».
L’esclavage moderne inclut quant à lui des pratiques comme le travail forcé, les mariages forcés, la traite des êtres humains à des fins d’exploitation sexuelle ou la servitude des enfants. Ces formes d’esclavage sont souvent plus difficiles à identifier et à combattre, car elles se cachent derrière des apparences légales.
Les Haratines : une communauté marginalisée
Les Haratines, descendants d’anciens esclaves noirs, forment l’une des communautés les plus touchées par ce phénomène. Leur situation est particulièrement complexe en raison de leur marginalisation économique, sociale et politique. En 2013, une Charte des droits politiques, économiques et sociaux des Haratines a été publiée, suivie en 2014 par une marche annuelle pour réclamer l’égalité et la fin de leur exclusion. Malgré ces initiatives, leur condition reste précaire.
Selon Stephen King, professeur à l’Université de Georgetown, l’esclavage en Mauritanie est aussi un phénomène racial. L’élite arabo-berbère, qui domine les structures économiques et politiques du pays, perpétue des pratiques discriminatoires envers les Haratines et d’autres communautés noires.
Une législation insuffisante
La Mauritanie a adopté en 1981 un décret abolissant l’esclavage, mais aucune loi pénale n’a été promulguée pour le faire respecter. En 2007, une loi criminalisant l’esclavage a été votée, mais son application reste très limitée. Les tribunaux spéciaux créés en 2015 pour juger les cas d’esclavage n’ont enquêté que sur quelques affaires. Selon le Département d’État américain, en 2020, seul un cas a été enquêté et cinq personnes inculpées pour traite d’êtres humains, sans qu’aucun propriétaire d’esclaves ne soit emprisonné.
Les militants anti-esclavagistes, dont plusieurs ont été emprisonnés, dénoncent une justice sélective et une corruption endémique qui entravent la lutte contre l’esclavage. Biram Dah Abeid explique cette situation par la persistance de croyances selon lesquelles «l’esclavage est une pratique légitime et sacrée» au sein de certaines élites judiciaires, politiques et tribales.
Les racines économiques, sociales et religieuses de l’esclavage
Plusieurs facteurs expliquent la persistance de l’esclavage en Mauritanie. D’abord, la domination des valeurs traditionnelles et des structures tribales, qui entretiennent une hiérarchie sociale difficile à briser. Ensuite, le niveau d’éducation et de conscience civique reste faible, notamment en raison de la fragilité du système éducatif. La pauvreté extrême, qui touche particulièrement les anciens esclaves, aggrave leur vulnérabilité.
Sur le plan religieux, certaines interprétations du Coran et de la Sunnah sont encore utilisées pour justifier l’esclavage. Aziz Ould El-Soufi, vice-président du Syndicat des journalistes mauritaniens, affirme que «certains livres et interprétations considèrent encore l’esclavage comme un sixième pilier de l’Islam», traitant les esclaves comme une propriété dont le maître a tous les droits.
Volonté politique : entre avancées et limites
Depuis son arrivée au pouvoir en 2019, le président Mohamed Ould Cheikh El-Ghazwani a multiplié les gestes symboliques en direction des militants anti-esclavagistes. Il a nommé un Premier ministre issu de la communauté Haratine, rencontré Biram Dah Abeid et accordé une reconnaissance officielle au mouvement IRA. Il a également créé une agence spéciale pour lutter contre les effets de l’esclavage et promouvoir l’égalité.
Ces initiatives sont saluées par certains, mais critiquées par d’autres. La Charte des droits des Haratines a publié un rapport en 2021 soulignant que «la politique de déni et de mépris envers les victimes de l’esclavage et les Haratines se poursuit». Biram Dah Abeid estime que «il existe une volonté politique chez Ghazwani, mais elle est fortement combattue par ceux qui l’entourent et par les élites tribales».
Malgré les efforts législatifs et réformateurs, la lutte contre l’esclavage en Mauritanie reste un défi de taille. Pour éradiquer ce fléau et améliorer la condition de ses victimes, une approche globale et radicale est nécessaire, combinant réformes économiques, sociales, éducatives, politiques et judiciaires.