7 septembre 2026
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Transhumance politique au Sénégal : quand les alliances évoluent avec le pouvoir

Transhumance politique au Sénégal : quand les alliances évoluent avec le pouvoir

Lors de sa prise de fonction en avril 2000, le premier gouvernement sénégalais regroupait des figures issues de divers horizons politiques : AFP de Moustapha Niasse, PIT, AJ/PADS et d’autres membres de la coalition d’alternance, dont certains affichaient des idéologies très éloignées du libéralisme prôné par le PDS.

La politique sénégalaise actuelle se distingue par une caractéristique marquante : la fluidité des alliances et des engagements. Pourtant, cette pratique n’est pas nouvelle au Sénégal. Ce qui a changé depuis l’an 2000, c’est l’ampleur, la visibilité et surtout la relation avec l’exercice du pouvoir. Pendant le règne d’Abdou Diouf, le Parti socialiste dominait sans partage, mais les dernières années de son mandat ont été marquées par des divisions internes majeures. Djibo Ka, une figure majeure du PS, quitte le parti et fonde en mars 1998 le Mouvement du renouveau, qui deviendra l’un des piliers de l’Union pour le renouveau démocratique (URD). Aux élections législatives du 24 mai 1998, l’URD remporte environ 13 % des voix et 11 sièges sur 140. Quelques mois plus tard, le 16 juin 1999, Moustapha Niasse, autre poids lourd du PS, annonce sa rupture avec le parti. L’AFP est créée en juillet 1999 et obtient sa reconnaissance officielle le 23 août de la même année. Ces départs ont une portée symbolique forte : ils révèlent que le bloc socialiste n’est plus unifié à l’aube de l’élection présidentielle de 2000.

1999-2000 : Les premiers grands virages politiques

L’élection présidentielle de 2000 constitue un tournant décisif dans l’évolution de la scène politique sénégalaise. Au premier tour, le 27 février 2000, Abdou Diouf obtient 41,3 %, Abdoulaye Wade 31 %, Moustapha Niasse 16,8 % et Djibo Ka 7,1 %. Au second tour, le 19 mars, Niasse apporte son soutien à Wade, tandis que Djibo Ka, après avoir initialement choisi Wade, revient finalement vers Abdou Diouf. Wade l’emporte avec 58,5 % des voix, mettant fin à quarante ans de gouvernance socialiste. Ce scrutin révèle une tendance majeure de la politique sénégalaise contemporaine : les frontières entre adversaires, alliés et anciens compagnons deviennent de plus en plus perméables.

L’arrivée au pouvoir d’Abdoulaye Wade accélère ce processus. Le nouveau président ne se contente pas de gouverner avec le seul PDS. Son premier gouvernement, formé en avril 2000, intègre des personnalités issues de divers courants politiques : AFP de Moustapha Niasse, PIT, AJ/PADS et d’autres composantes de la coalition Sopi, certaines éloignées de l’idéologie libérale du PDS. Moustapha Niasse est nommé Premier ministre le 5 avril 2000, avant d’être limogé le 3 mars 2001. Aux législatives du 29 avril 2001, la coalition Sopi, menée par le PDS, remporte 89 sièges sur 120, tandis que le PS s’effondre à 10 sièges ; l’AFP en obtient 11, l’URD 3 et And-Jëf 2. Le pouvoir change ainsi non seulement de mains, mais aussi de configuration politique.

C’est après l’alternance de 2000 que la transhumance politique s’impose comme un phénomène central du débat public au Sénégal. Élus locaux, responsables politiques et même agents administratifs changent rapidement d’allégeance pour se rapprocher du nouveau pouvoir. Des études universitaires ont documenté ces revirements soudains après le transfert du pouvoir au PDS, un phénomène alors qualifié par la presse de « political transhumance ». Djibo Ka incarne cette période : après avoir soutenu Abdou Diouf au second tour de 2000, il rejoint le gouvernement d’Abdoulaye Wade à partir de 2004.

De Wade à Sall : la transhumance s’amplifie

Sous Abdoulaye Wade, la dynamique s’installe durablement. Le pouvoir s’organise autour du PDS et de la Coalition Sopi, qui agrège progressivement des formations et des personnalités aux origines variées. La logique n’est plus uniquement idéologique, mais devient aussi électorale, territoriale, institutionnelle et parfois individuelle. En 2004, le gouvernement de Wade est largement dominé par le PDS, mais plusieurs figures issues d’autres sensibilités y sont intégrées ; Djibo Ka retrouve ainsi une place ministérielle.

Cependant, c’est sous Macky Sall que la transhumance politique atteint une dimension particulièrement spectaculaire. Après sa victoire en 2012, le nouveau pouvoir s’appuie sur une coalition, Benno Bokk Yaakaar, qui rassemble des forces ayant été rivales. Progressivement, l’APR cherche à élargir son influence et à marginaliser ses concurrents. La célèbre formule attribuée à Macky Sall — « réduire l’opposition à sa plus simple expression » — devient un marqueur du débat politique de cette époque. Elle est notamment reprise en 2015 par plusieurs observateurs.

Plus significatif encore, Macky Sall défend une vision très ouverte du ralliement au pouvoir, rejetant le terme péjoratif de « transhumant » et affirmant que chacun est libre de rejoindre une autre formation. Cette position a suscité une vive controverse, y compris au sein de son propre camp. L’objectif de massification politique a rendu la frontière entre majorité et opposition encore plus floue.

PASTEF : un mouvement inverse

L’histoire récente introduit une rupture intéressante. Avec l’essor de PASTEF, notamment après 2019, le phénomène ne se limite plus à une opposition cherchant à rejoindre le pouvoir : on observe aussi des repositionnements de responsables et d’acteurs politiques qui s’éloignent progressivement du régime de Macky Sall pour se rapprocher de la dynamique portée par Ousmane Sonko, puis Bassirou Diomaye Faye.

Il est essentiel d’éviter les généralisations : tous les ralliements à PASTEF ne peuvent être qualifiés de transhumance au sens classique. Certains s’apparentent à des soutiens électoraux, des rapprochements temporaires ou des engagements plus profonds. Pourtant, le phénomène est réel : la perspective de l’alternance de 2024 a progressivement modifié les lignes politiques. La victoire de Bassirou Diomaye Faye au premier tour, avec le soutien de la coalition autour de PASTEF, consacre une nouvelle recomposition du paysage politique.

2026 : KIIRAAY, un nouveau défi pour la politique sénégalaise

Le 25 juillet 2026, Bassirou Diomaye Faye franchit une nouvelle étape en lançant officiellement KIIRAAY – Les Patriotes Républicains, issu de la transformation de la coalition « Diomaye Président ». Selon l’APS, 437 partis et mouvements ont fusionné avec la coalition présidentielle pour former cette nouvelle entité. KIIRAAY se présente comme une « maison ouverte », fondée sur des valeurs comme l’éthique, la transparence et le principe de « servir et non se servir ».

C’est précisément à ce niveau que se pose la question politique majeure de cette nouvelle phase : comment KIIRAAY – Les Patriotes Républicains va-t-il gérer l’afflux de responsables, d’élus, de militants et de personnalités issues d’horizons politiques variés ?

Chaque ralliement peut cacher des motivations différentes. Pour certains, il s’agit d’une adhésion sincère à une nouvelle vision politique et d’un désir de participer à la transformation du pays. Pour d’autres, il peut s’agir d’une opportunité stratégique. D’autres encore pourraient y voir un moyen de solder d’anciens comptes, de se repositionner ou de se protéger face à d’éventuelles difficultés. Il serait hasardeux de spéculer sur les intentions individuelles sans éléments concrets.

La véritable question n’est donc pas tant le volume des ralliements que leur qualité politique. Une organisation qui absorbe rapidement des personnalités venues de tous horizons risque de reproduire les mécanismes qu’elle prétend dépasser. À l’inverse, une formation capable d’accueillir sans renoncer à ses principes, d’intégrer sans diluer son identité, de pardonner sans effacer les responsabilités et de transformer les ralliements en engagements programmatiques pourrait inaugurer une nouvelle ère politique.

L’enjeu est désormais clair : dans quel esprit, avec quelle philosophie, selon quelles règles et quelle stratégie KIIRAAY – Les Patriotes Républicains entend-il absorber cette vague de ralliements sans devenir une simple machine à agréger des adhésions ?

C’est peut-être là que se jouera sa véritable singularité. Car l’histoire politique du Sénégal enseigne une leçon : il est facile de gagner des soutiens, mais il est bien plus difficile de construire une culture politique commune.