19 juin 2026
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La controverse autour des carburants a eu un effet bénéfique : elle a sorti de l’ombre la politique économique mauritanienne, forçant les choix à se préciser, les chiffres à circuler et les positions à se confronter. Ce débat a ouvert une réflexion plus large sur les fondamentaux économiques, les promesses du gaz et un filet social dont l’ampleur dépasse les premières estimations. En tant que citoyen attentif, je propose ici une analyse fondée sur des faits vérifiés.

Cohérence des politiques : un séquençage éclairant

Ma précédente contribution reconnaissait la légitimité de l’ajustement des prix accompagné de transferts ciblés, tout en notant que la Banque centrale pointait un excès de liquidités bancaires comme source d’inflation. L’économiste Sidi Mohamed Biya a apporté une nuance essentielle : face à un choc énergétique, la réponse cohérente consiste à répartir les rôles entre politique monétaire (agissant sur la demande et les anticipations) et transferts ciblés protégeant le revenu réel sans alimenter la demande globale. Un transfert vers les ménages vulnérables n’a pas le même effet inflationniste qu’une expansion budgétaire générale.

Le séquençage des décisions confirme cette approche. Les mesures sociales gouvernementales datent du 31 mars 2026, tandis que le relèvement du taux directeur est intervenu le 18 mai 2026. La Banque centrale a donc agi après l’arbitrage gouvernemental, contredisant la critique d’une incohérence séquentielle. Cependant, un angle mort demeure : l’inflation mauritanienne n’est pas uniquement importée via les carburants, elle est aussi alimentée par un excès de liquidités intérieures. C’est sur la gestion de la liquidité bancaire et la composition de la dépense publique que la critique retrouve sa pertinence.

Socle macroéconomique : des indicateurs rassurants

Avant de conclure à une fragilité, examinons les données objectives. La dette publique avoisine 42 % du PIB, un niveau jugé soutenable. Les recettes publiques atteignent environ 22,5 % du PIB, en hausse grâce aux nouvelles mesures fiscales. Les réserves de change couvrent plus de six mois d’importations, un matelas confortable. La croissance a atteint 4,0 % en 2025, avec un rebond attendu en 2026 porté par le démarrage de la production gazière. La gestion budgétaire est qualifiée de prudente, protégée de la volatilité des matières premières par une règle budgétaire.

Ce tableau ne décrit pas une économie en rupture, mais une économie sous tension, avec des chantiers structurels encore ouverts.

Gaz : une promesse à concrétiser

Fin 2024, le projet Greater Tortue Ahmeyim a livré son premier gaz, suivi des premières cargaisons de GNL en 2025. La production monte progressivement vers sa capacité nominale. La Mauritanie est désormais producteur de gaz, mais la rente n’est pas une transformation. Elle peut financer des infrastructures si les institutions s’en donnent les moyens. Un signal positif est venu en mars 2026 : un partenariat avec la Société islamique pour le développement du secteur privé (ICD) a mobilisé environ 900 millions de dollars pour les entreprises mauritaniennes. C’est un pas utile, mais le contenu local se construit par la formation et le temps.

Souveraineté énergétique : stocks et concurrence

La Mauritanie importe la quasi-totalité de ses carburants raffinés : environ 800 000 tonnes de gasoil et 125 000 tonnes d’essence par an. Les capacités de stockage sont limitées et la logistique concentrée. Cette dépendance pèse sur les devises et crée une vulnérabilité aux chocs mondiaux. La véritable souveraineté réside dans une résilience concrète : des stocks suffisants, des règles de concurrence transparentes et une capacité à surveiller les marges. Le gaz réduira progressivement la facture énergétique pour l’électricité, mais l’effet sur les carburants de transport ne sera ni immédiat ni direct.

Filet social : des chiffres qui changent la donne

Les informations les plus récentes obligent à réviser le cadrage initial. Le 11 juin 2026, le président de la République a dévoilé lors d’une réunion avec les syndicats l’ampleur de l’effort social. Sur le seul soutien aux prix de l’énergie, l’État a déjà mobilisé l’équivalent de 4,06 milliards MRU, montant qui devrait atteindre 13 milliards MRU d’ici fin 2026. Parallèlement, des aides alimentaires sont versées à 155 000 familles supplémentaires, et des transferts monétaires touchent 352 000 ménages, soit près de trois fois plus que les 124 000 initialement annoncés. Plus de 42 500 fonctionnaires civils et militaires, ainsi que 27 600 retraités, bénéficient d’un soutien exceptionnel. L’enveloppe totale des interventions sociales dépasse 14,8 milliards MRU sur l’année.

Ces chiffres éclairent trois points. D’abord, la couverture réelle : 352 000 ménages, c’est un effort significatif, comparable à celui du programme Tekavoul. Ensuite, le coût : le soutien aux prix de l’énergie (13 milliards MRU) dépasse l’estimation du plafonnement pur (environ 5 milliards), mais le périmètre est plus large (incluant probablement l’électricité). Enfin, la nature hybride de l’approche : ajustement partiel des prix, soutien sectoriel et transferts ciblés. Cette combinaison a un coût total élevé, mais elle protège les ménages sans les exposer brutalement au choc.

Les prestations via Tekavoul restent modestes face aux besoins. Le vrai défi est de rendre ces transferts réguliers et de revaloriser leur montant. Comme le rappelle l’économiste Yahya Ould Amar, le pauvre ne doit jamais être la variable d’ajustement. La subvention universelle sacrifie deux fois le plus pauvre : elle profite d’abord aux plus aisés, puis creuse un déficit que les ménages vulnérables paieront lors du prochain resserrement.

Les chantiers à venir

Le socle macroéconomique est solide, la rente gazière est en marche, le filet social est réel et plus large que prévu. Ce qui manque encore, c’est la transformation : construire une économie créatrice de valeur au-delà de la rente et de la dépense publique. Cela passe par l’investissement dans le capital humain, la correction des déséquilibres régionaux et des institutions performantes, au-delà des cycles politiques.

Conclusion

La première mission d’une économie est de gérer ses équilibres. La seconde, plus difficile, est de rendre la prospérité durable et partagée. Le débat sur les carburants a rappelé que protéger les plus vulnérables et tenir les comptes publics ne sont pas contradictoires. Ils exigent rigueur dans le ciblage, régularité dans le versement et transparence dans la dépense. Une économie qui sait compter doit aussi savoir construire, et savoir qui elle protège.