
Une nouvelle étape pour la Confédération des États du Sahel
À Niamey, l’Alliance des États du Sahel (AES) franchit un cap décisif avec l’inauguration de son Parlement confédéral. Trente-six députés, douze par pays, ont été désignés pour incarner cette nouvelle institution censée incarner la souveraineté régionale. Dans un climat marqué par le retrait de la CEDEAO, cette assemblée se veut le symbole d’une intégration sahélienne repensée. Mais derrière les discours officiels, une interrogation persiste : une telle construction peut-elle prétendre à la légitimité sans ancrage démocratique ?
Dès son installation, le Parlement de l’AES a adopté un règlement intérieur et structuré son action autour de trois commissions clés : sécurité collective, relations extérieures et développement économique. L’objectif affiché ? Donner une voix aux populations des trois nations face aux défis régionaux. Pourtant, la méthode de désignation des représentants interroge. Comment garantir que ces élus incarnent véritablement les aspirations des citoyens ?
Une architecture institutionnelle calquée sur la CEDEAO
Le paradoxe est frappant. Après avoir critiqué la CEDEAO pour son manque de proximité avec les peuples et son déficit de souveraineté perçu, l’AES adopte une structure similaire. Le Parlement confédéral, comme son homologue ouest-africain, repose sur une représentation nationale indirecte. La CEDEAO, qui compte 115 sièges, puise ses parlementaires dans les assemblées nationales de ses États membres, tandis que l’AES en compte 45, répartis équitablement entre le Mali, le Burkina Faso et le Niger.
La différence fondamentale ne réside donc pas dans le modèle, mais dans sa légitimité. La CEDEAO, bien que critiquée, organise des élections pour ses parlementaires et s’engage vers un suffrage universel direct. L’AES, elle, émerge dans un contexte où les transitions démocratiques promises tardent à se concrétiser.
Des régimes militaires aux transitions incertaines
Le Mali, le Burkina Faso et le Niger, dirigés par des juntes issues de coups d’État récents, peinent à rétablir un ordre constitutionnel. Au Burkina Faso, les élections ont été reportées sine die et l’espace politique réduit. En avril 2026, le capitaine Ibrahim Traoré a même déclaré que les Burkinabè devaient « oublier » la démocratie, jugeant ce système inadapté à leur situation. Les partis politiques ont été dissous, et les opposants marginalisés.
Au Mali, la junte issue des putschs de 2020 et 2021 maintient son emprise sur le pouvoir, repoussant indéfiniment les échéances électorales. Le Niger, après son coup d’État de 2023, suit une trajectoire similaire. Dans ces conditions, comment un Parlement confédéral peut-il prétendre représenter une volonté populaire qu’il peine à mesurer ?
La souveraineté populaire, parent pauvre de l’intégration
L’AES met en avant une souveraineté retrouvée, opposée aux influences extérieures. Mais cette souveraineté doit aussi s’appliquer en interne. Une intégration régionale crédible ne peut faire l’impasse sur le respect des libertés fondamentales : multipartisme, liberté de la presse, indépendance de la justice, et alternance pacifique au pouvoir. Or, dans les trois pays membres, ces principes sont de plus en plus fragilisés.
La société civile, les médias indépendants et les partis d’opposition subissent des restrictions croissantes. Les journalistes critiques sont arrêtés, les réseaux sociaux censurés, et les manifestations réprimées. Comment une Confédération peut-elle prétendre défendre les intérêts de ses peuples si ceux-ci n’ont pas voix au chapitre ?
Les populations sahéliennes, confrontées à l’insécurité, à la pauvreté et à la dégradation des services publics, ont avant tout besoin de stabilité et de solutions concrètes. Un Parlement, aussi symbolique soit-il, ne suffira pas à nourrir les familles, à reconstruire les écoles détruites ou à soigner les malades dans les zones rurales.
Le Togo, un acteur à surveiller
Bien que non membre de l’AES, le Togo de Faure Gnassingbé observe avec attention cette recomposition régionale. Depuis 2024, le pays a basculé vers un régime parlementaire où le président du Conseil des ministres concentre l’essentiel du pouvoir. Faure Gnassingbé, au pouvoir depuis 2005, a prolongé son règne en 2025 malgré les critiques de l’opposition.
Les tensions se sont exacerbées en 2025 et 2026. Les manifestations contre les restrictions constitutionnelles ont été violemment réprimées, faisant plusieurs morts. Les arrestations de journalistes, dont deux Français en 2026, et les blocages de médias internationaux comme RFI et France 24 illustrent un durcissement du climat politique. Le Togo, bien que situé en marge de l’AES, incarne une dérive autoritaire qui questionne sa place dans la région.
L’AES peut-elle éviter le piège de la démocratie illusoire ?
L’AES a l’opportunité historique de bâtir une intégration sahélienne inédite. Mais pour cela, elle doit rompre avec les pratiques qu’elle dénonce. Pourquoi ne pas instaurer un Parlement élu directement par les citoyens ? Pourquoi ne pas constitutionnaliser la liberté de la presse, l’indépendance de la justice et le multipartisme ? Pourquoi ne pas garantir un cadre où les dirigeants rendent des comptes à leurs peuples ?
Jusqu’ici, l’AES semble reproduire les faiblesses de la CEDEAO sans en adopter les ambitions démocratiques. Son Parlement pourrait ainsi devenir une coquille vide, une vitrine institutionnelle sans réelle substance. La véritable souveraineté ne se décrète pas. Elle se construit avec les peuples, pour les peuples, et non contre eux.
Le défi est désormais clair : l’AES doit choisir entre une Confédération au service des juntes et une intégration au service des citoyens. L’histoire retiendra moins la cérémonie d’inauguration que la capacité de cette institution à incarner, enfin, la voix des Sahéliens.





