Le Premier ministre français Sébastien Lecornu a atterri au Maroc le 15 juillet 2026, à la tête d’une délégation ministérielle d’une douzaine de membres. Cette visite officielle, marquée par la signature de plusieurs accords bilatéraux, survient dans un contexte où les tensions sur les droits humains à Rabat attirent l’attention. Mehdi Alioua, sociologue à l’université internationale de Rabat et titulaire de la chaire « Migrations, mobilités et cosmopolitisme », décrypte pour nous les enjeux des relations entre la France et le Maroc, ainsi que leur impact sur l’ensemble du continent africain.
Une dynamique d’investissements et de diplomatie au cœur de l’Afrique
Une question persiste depuis quelques années : le Maroc tente-t-il de s’imposer comme un acteur incontournable en Afrique subsaharienne, là où la France voit son influence s’amoindrir ? Mehdi Alioua nuance cette analyse :
« Oui et non. Non, car une grande partie des investissements marocains se réalisent en partenariat avec des entreprises françaises ou en coordination avec la diplomatie française. Une coopération Sud-Sud s’appuie ainsi sur des liens Nord-Sud solides entre Rabat et Paris. »
Mais l’expert ajoute : « Oui, car le Maroc a franchi une étape supplémentaire avec des investissements 100 % marocains, portés par une volonté politique claire du Roi, visant à développer une politique africaine résolument tournée vers le continent. »
Le Maroc, un médiateur possible dans les tensions franco-sahéliennes ?
Les relations entre la France et les pays du Sahel, regroupés au sein de l’Alliance des États du Sahel (AES), connaissent des tensions croissantes. Dans ce contexte, le Maroc pourrait-il jouer un rôle de facilitateur ?
Mehdi Alioua estime que le Royaume chérifien met tout en œuvre pour contribuer à une amélioration des liens, même si les défis restent nombreux :
« Rabat s’efforce sincèrement de jouer un rôle positif. La dégradation des relations ne touche pas les peuples, mais plutôt les gouvernements. Prenons l’exemple du Mali : les tensions s’expliquent par des régimes politiques récents qui ont instrumentalisé un discours anti-français à des fins populistes. Ce n’est en rien la manière dont la diplomatie marocaine opère. »
Il rappelle également l’histoire millénaire liant le Maroc au Sahel : « Nos relations remontent bien avant l’Islam et se sont renforcées avec son avènement. Une dynastie célèbre, celle des al-Mourabitoune, a même donné le mot français „marabout“. Ces liens séculaires permettent à la diplomatie marocaine de réactiver des alliances anciennes. Nous partageons une frontière naturelle, le Sahara, que nous savons traverser depuis des siècles. »
Droits humains au Maroc : entre avancées et défis persistants
Récemment, des figures critiques du pouvoir, comme le journaliste Ali Lmrabet et le rappeur Mehdi Black Wind, ont été interpellées. Faut-il s’en alarmer ?
L’expert tempère : « Toute arrestation d’un journaliste ou d’un artiste doit alerter. Cependant, le système judiciaire marocain fonctionne, dans une certaine mesure, de manière indépendante. Les personnes concernées peuvent se défendre, et des associations de défense des droits humains se mobilisent activement. »
« Le Maroc a accompli des progrès significatifs en matière de droits humains, mais certains réflexes du passé persistent. »
Attractivité du Maroc : entre ambitions et réalités
Le Maroc parvient-il à séduire les Africains autant que la France ? La réponse est nuancée.
Pour Mehdi Alioua, « le Maroc séduit de plus en plus, mais il reste en deçà de l’attractivité de Paris. L’organisation de la Coupe d’Afrique des nations (CAN) a montré à la fois sa capacité à investir massivement et les limites de cette stratégie. »
Il explique : « D’un côté, les jeunes marocains questionnent l’allocation de budgets importants pour des stades, alors que des problèmes structurels de pauvreté persistent. De l’autre, une simple mésentente lors d’un match entre le Maroc et le Sénégal a suffi à ternir l’image du pays en Afrique. »
Il conclut : « Le Maroc attire, mais suscite aussi des craintes. Il n’égalera jamais l’influence de la France tant qu’il restera un pays à revenu intermédiaire faible. Son attrait grandira proportionnellement à son développement économique. »