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Mali : le tournant manqué de la réinsertion des migrants de retour

Le Mali franchit-il enfin une étape décisive dans la réinsertion de ses migrants de retour ? Avec un financement de 121 millions de francs CFA alloués à 90 projets, l’État malien affiche une volonté politique affichée. Mais derrière les annonces officielles et les photographies de chèques géants, la réalité interroge. Entre opacité persistante, critères de sélection flous et absence de suivi concret, ce dispositif soulève autant de questions qu’il prétend résoudre.

Une enveloppe symbolique pour une crise structurelle

Avec 121 millions de francs CFA, soit en moyenne entre 1 et 2 millions par projet, l’État malien mise sur 90 initiatives pour insuffler une dynamique économique aux migrants de retour. Sélectionnés parmi 206 candidatures, les bénéficiaires sont répartis entre Bamako et certaines régions comme Gao, Tombouctou, Nioro, Kita ou San. Les secteurs prioritaires – élevage, maraîchage, agriculture, commerce, artisanat et services – reflètent des besoins locaux évidents. Pourtant, face à l’ampleur des retours migratoires, ce montant apparaît dérisoire : depuis 2022, plus de 27 000 Maliens ont été rapatriés, et seulement 14 000 projets ont été soutenus via des programmes internationaux. Une goutte d’eau dans l’océan des besoins.

Une sélection opaque : le mystère des 90 projets retenus

Le processus de sélection reste un véritable casse-tête pour les observateurs. Aucune grille de critères publics n’a été dévoilée, laissant planer le doute sur les raisons ayant conduit au choix de ces 90 projets plutôt que d’autres. Qui compose la commission ? Quels sont les véritables critères – viabilité économique, vulnérabilité des bénéficiaires, ancienneté du retour ou présence d’un plan d’affaires solide ? Les éditions précédentes, tout aussi opaques, n’ont pas fourni de réponses. Dans un pays où la méfiance envers la gestion des fonds publics est forte, cette absence de transparence alimente les suspicions de favoritisme ou de clientélisme.

Des bénéficiaires inconnus : un manque criant de traçabilité

La liste complète des 90 bénéficiaires n’a jamais été rendue publique. Impossible, dès lors, de vérifier si les fonds parviennent bien à leurs destinataires ou s’ils se perdent en cours de route. Sans détails sur les montants exacts alloués à chaque projet ni sur leur nature précise, comment garantir l’équité du dispositif ? En l’absence de transparence, chaque citoyen est en droit de s’interroger : ces fonds profitent-ils vraiment aux migrants les plus vulnérables, ou à une poignée d’individus bien connectés ?

Un suivi théorique, une évaluation inexistante

Le ministre a promis un « suivi territorial » pour s’assurer de la pérennité des projets. Pourtant, aucune évaluation publique n’a été publiée sur les éditions précédentes. Combien des 75 projets soutenus en 2025 et des 40 portés par des organisations de la société civile en 2024 sont encore actifs ? Combien génèrent des revenus stables et créent des emplois durables ? Sans audits indépendants ni communication des résultats, ce dispositif ressemble à une série d’opérations ponctuelles plutôt qu’à une politique publique structurante. Comment parler de « levier de développement » quand les retours concrets manquent cruellement ?

Un financement national aux contours flous

Le Budget spécial d’investissement finance cette enveloppe, mais son origine exacte reste floue. Dans un contexte où les ressources sont limitées, d’où proviennent ces 121 millions ? Ont-ils été prélevés au détriment d’autres priorités nationales ? Par ailleurs, rien n’indique si les bénéficiaires sont exclusivement des retours récents ou s’ils incluent des migrants revenus depuis plusieurs années. Enfin, l’articulation avec les programmes existants de l’OIM et des partenaires techniques – comme le MPRR-SSA – n’est pas clarifiée, risquant soit des doublons, soit des zones d’ombre dans la couverture des besoins.

La réinsertion des migrants : un engagement légitime, mais une mise en œuvre défaillante

L’intention est louable : permettre aux compatriotes rapatriés après des parcours migratoires souvent traumatisants de reconstruire une activité économique stable. Pourtant, une politique publique ne peut se contenter de bonnes intentions. Sans transparence sur les critères de sélection, sans liste des bénéficiaires, sans bilans d’impact et sans évaluation indépendante, ce dispositif reste une boîte noire. Comment croire en sa crédibilité quand l’opacité domine et que les résultats concrets sont absents ? Dans un domaine aussi sensible que la réinsertion des migrants, chaque détail compte. Et chaque absence de réponse nourrit le doute.