7 septembre 2026
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Une formation controversée aux allures de rééducation

L’image choque et interroge : près de Ouagadougou, plus de quarante journalistes burkinabè ont suivi récemment une session de formation aux méthodes militaires, présentée officiellement comme un stage de « développement du civisme ». Derrière cette appellation anodine se dissimule, en réalité, une entreprise visant à réorienter la pensée des professionnels de l’information. L’objectif affiché renforcer le patriotisme masque mal une volonté de contrôle accru sur l’exercice journalistique.

Que devient la liberté d’expression lorsque des reporters sont contraints, sous couvert de discipline, d’intégrer des camps militaires pour apprendre ce qu’il leur est permis de publier, ou d’omettre ? Au Burkina Faso, le simple fait de rapporter les réalités du terrain qu’il s’agisse des défaillances sécuritaires, des abus ou de la détresse des populations expose désormais les journalistes à des accusations de « trahison » ou de « manque de loyauté nationale ». En soumettant les acteurs de l’information à des stages de « redressement » déguisés, le pouvoir en place ne cherche pas à façonner des citoyens éclairés, mais à façonner des relais dociles au service d’une propagande d’État.

Une dérive autoritaire aux conséquences multiples

Cette stratégie révèle une tendance préoccupante : celle d’un régime militaire qui, loin de se limiter à gérer une crise sécuritaire, s’arroge le droit de dicter la pensée nationale. En étouffant le débat public et en verrouillant l’accès à l’information, le pouvoir s’installe dans un rôle de gardien exclusif de la « vérité officielle ». Pourtant, un journalisme asservi n’en est plus un. Contraindre les journalistes au silence ou les soumettre à une doctrine imposée ne résout aucun problème ; il aggrave la défiance des citoyens envers les institutions.

Lorsque la presse est réduite au silence, le vide ainsi créé est rapidement comblé par des rumeurs, des informations non vérifiées ou des récits parallèles. La confiance dans les institutions ne se décrète pas : elle se construit par la transparence et la possibilité de confronter les discours officiels aux faits. Or, en voulant contrôler le discours public, un pouvoir affaiblit paradoxalement sa propre crédibilité.

Information et sécurité nationale : où placer le curseur ?

Un État confronté à des menaces terroristes peut légitimement exiger des médias qu’ils respectent certaines règles de prudence : protection des sources, non-divulgation d’informations opérationnelles sensibles ou rappel des devoirs déontologiques. Cependant, ces exigences ne sauraient servir de prétexte pour transformer le journaliste en instrument du pouvoir. La sécurité nationale ne doit pas être confondue avec la préservation de l’image d’un régime.

Le concept même de « patriotisme » mérite d’être questionné. Aimer son pays ne signifie pas nécessairement approuver sans réserve ceux qui l’administrent. Un journaliste peut être profondément attaché au Burkina Faso tout en enquêtant sur les difficultés rencontrées par les populations, les déplacements forcés ou les dysfonctionnements de l’État. Dans une démocratie, sa mission n’est pas de protéger le gouvernement, mais de rechercher la vérité et de la porter à la connaissance du public, dans le respect des règles professionnelles.

Les risques d’une presse domestiquée

Le danger d’une information contrôlée dépasse largement le sort des journalistes. Lorsque les médias, qu’ils soient publics ou privés, hésitent à publier certaines vérités, l’espace ainsi libéré est rapidement occupé par des récits non vérifiés, des discours partisans ou des narrations issues des réseaux sociaux. En cherchant à verrouiller le débat, un pouvoir affaiblit la confiance qu’il prétend restaurer.

Il existe une contradiction fondamentale dans l’idée même de « rééduquer » les journalistes au patriotisme. Le métier repose sur la capacité à interroger l’autorité, à révéler les incohérences et à confronter les discours aux réalités vécues. Un reporter qui ne peut plus exercer ce rôle cesse progressivement d’être un contre-pouvoir essentiel, notamment dans un contexte marqué par les violences armées, les déplacements massifs de populations et les difficultés économiques.

Journalisme et militaire : deux logiques incompatibles

La militarisation de la profession soulève une question cruciale : peut-on exiger d’un observateur de l’action publique qu’il adopte les réflexes d’un acteur engagé dans une chaîne de commandement ? L’armée fonctionne selon une logique de discipline et de confidentialité, tandis que le journalisme repose sur l’indépendance, la vérification des faits et la responsabilité envers le public. Mélanger ces deux univers risque de créer une confusion dommageable entre obéissance et liberté professionnelle.

Il convient également d’envisager les implications à long terme de cette pratique. Si les journalistes sont aujourd’hui sommés de prouver leur patriotisme, quelles autres professions pourraient demain faire l’objet du même examen idéologique ? Universitaires, magistrats, artistes, chercheurs ou défenseurs des droits humains pourraient-ils être considérés comme « insuffisamment patriotes » dès lors qu’ils critiquent une décision gouvernementale ?

Le patriotisme ne doit pas devenir un outil de censure

Une démocratie se mesure autant à sa capacité à mobiliser ses citoyens derrière un récit national qu’à sa tolérance envers la contradiction. L’histoire enseigne que les régimes qui cherchent à contrôler totalement l’information finissent rarement par contrôler la réalité. Les faits, quels qu’ils soient, finissent toujours par circuler, que ce soit par le biais des témoignages, des réseaux sociaux, des diasporas ou des médias étrangers.

Le véritable défi n’est donc pas de savoir comment imposer une parole unique, mais comment créer les conditions permettant à une information fiable de circuler. Dans un pays en guerre contre des groupes armés, la responsabilité des journalistes est immense. Mais celle des autorités l’est tout autant : elles doivent protéger les citoyens sans transformer cette protection en justification permanente de la restriction des libertés.

Le patriotisme ne saurait être un permis de censurer. Il ne doit pas davantage servir à distinguer les « bons » citoyens de ceux qui osent poser des questions. Un journaliste qui révèle une faiblesse de l’État ne trahit pas nécessairement le Burkina Faso ; il peut, au contraire, contribuer à éviter que cette faiblesse ne se transforme en catastrophe.

La question qui se pose aujourd’hui dépasse donc le sort des professionnels de l’information. Elle engage l’avenir même de la société burkinabè : veut-on une nation où l’information doit obtenir l’aval du pouvoir, ou une nation où l’État accepte que la vérité, même inconfortable, puisse être dite ? Si le patriotisme se réduit à fermer les yeux sur la réalité pour ne pas déplaire au souverain, c’est bien la démocratie burkinabè tout entière qui avance au pas. Mais si le patriotisme signifie défendre son pays avec intégrité, alors le journaliste doit conserver le droit de regarder les faits en face, même lorsque ceux-ci dérangent le pouvoir.