13 juin 2026
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Le JNIM : une mutation stratégique qui bouleverse le paysage sécuritaire du Mali

Depuis plusieurs années, le nord et le centre du Mali ne sont plus seulement le théâtre d’affrontements ponctuels. Ces zones subissent une guerre d’usure permanente, où les populations locales paient le prix fort. Les récentes offensives menées par le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM) et le Front de libération de l’Azawad (FLA) contre des bases militaires, des convois logistiques et des infrastructures essentielles révèlent une évolution majeure dans leur approche. Ces groupes ne cherchent plus à s’emparer de territoires de manière frontale. Leur objectif ? Rendre progressivement le pays ingouvernable, jusqu’à Bamako.

Une guerre ciblée contre la mobilité et la souveraineté malienne

Les attaques répétées contre les axes routiers et les moyens de transport militaire ne sont pas anodines. Elles visent à paralyser la circulation des personnes, des biens et des services publics. Dans certaines régions, les déplacements administratifs deviennent quasi impossibles sans une escorte armée. Cette stratégie asphyxie non seulement les forces de défense maliennes, mais aussi la capacité de l’État à exercer son autorité au-delà des grandes villes.

Le JNIM a saisi un principe clé : dans un pays déjà fragilisé par des décennies de crises politiques, économiques et sécuritaires, l’épuisement des infrastructures et des institutions affaiblit bien plus qu’une bataille rangée. En ciblant les routes, les convois et les services publics, les groupes armés augmentent les coûts sécuritaires, dispersent les ressources militaires et installent un climat d’insécurité permanente. Le résultat ? Une fatigue généralisée – militaire, économique et sociale – qui mine la légitimité de l’État.

Dans certaines zones rurales, le problème n’est plus seulement la présence des groupes armés. Il devient l’absence croissante de toute structure administrative stable. Les écoles, les centres de santé et les services judiciaires disparaissent progressivement, laissant place à des systèmes parallèles de gestion locale.

Le paradoxe d’une approche purement militaire

Depuis les coups d’État successifs, le pouvoir malien a fait de la restauration sécuritaire un pilier de sa légitimité. Le départ des forces étrangères et le renforcement des partenariats avec des acteurs comme la Russie ont été présentés comme des symboles de souveraineté retrouvée. Pourtant, cette souveraineté ne se mesure pas uniquement à la capacité de mener des opérations armées. Elle s’évalue aussi à l’aune de la capacité à maintenir une présence étatique cohérente sur l’ensemble du territoire.

Or, l’intensification des actions militaires ne suffit pas à garantir une stabilité durable. Dans de nombreuses régions, elle coexiste avec une fragmentation accrue des espaces ruraux. Les opérations offensives, les frappes ciblées et les déploiements militaires restent indispensables, mais ils ne suffisent pas à reconstruire une administration locale fonctionnelle. Les écoles restent fermées, les centres de santé manquent de personnel, et la justice locale est souvent absente. Résultat : les populations se tournent vers des structures alternatives pour assurer leur sécurité et leur survie.

Cette situation crée un vide que les groupes armés exploitent avec habileté. Plus l’État se retire, plus les populations locales dépendent de systèmes parallèles – parfois djihadistes – pour régler leurs conflits ou accéder à des services de base. La logique sécuritaire dominante, centrée sur l’affrontement militaire, néglige ainsi un enjeu crucial : la reconstruction d’une présence publique stable et crédible.

Le Sahel : une recomposition stratégique des groupes armés

Le Mali n’est plus un cas isolé. Toute la bande sahélienne connaît une reconfiguration rapide des alliances militaires, des réseaux économiques clandestins et des dynamiques locales. Les frontières poreuses entre le Mali, le Burkina Faso et le Niger facilitent la mobilité des groupes armés, qui opèrent désormais comme des réseaux transnationaux. Pourtant, malgré la création d’alliances politico-militaires comme l’Alliance des États du Sahel, ces pays peinent à se coordonner efficacement. L’offensive récente du JNIM et du FLA a révélé les limites de cette coopération et l’isolement de Bamako, dont le seul soutien extérieur provient désormais des mercenaires du groupe Africa Corps.

Cette asymétrie joue en faveur des groupes capables de s’adapter rapidement. Le JNIM mise sur sa flexibilité territoriale, son ancrage local dans certaines zones et son intégration dans des circuits économiques informels. Il ne cherche pas forcément à contrôler durablement les territoires traversés, mais à imposer un coût sécuritaire élevé aux États, les empêchant ainsi de fonctionner normalement.

Le conflit sahélien s’apparente désormais à une guerre d’endurance politique. Les groupes armés ne visent pas tant à administrer des régions qu’à empêcher les États de les gouverner. Leur objectif ? Créer un climat d’insécurité permanente qui érode la confiance dans les institutions et affaiblit leur légitimité.

Les racines socio-économiques d’un conflit complexe

Réduire la crise malienne à une simple confrontation militaire serait une erreur. Derrière les attaques et les contre-offensives se cachent des frustrations profondes : abandon étatique, conflits fonciers, rivalités communautaires, pauvreté structurelle et absence de perspectives économiques. Ces vulnérabilités, exploitées par les groupes djihadistes, ne sont pas toujours créées par eux, mais ils savent en tirer profit pour recruter et s’implanter.

Le défi pour le Mali n’est donc pas seulement sécuritaire. Il est aussi politique : comment reconstruire une légitimité étatique dans des zones où l’État n’apparaît que sous la forme de patrouilles militaires, souvent de manière intermittente ? Comment rétablir la confiance dans les institutions après des années de retrait progressif ?

L’avenir du pays se joue probablement moins dans une bataille décisive que dans la capacité – ou l’incapacité – à reconstruire une présence publique crédible au-delà des opérations militaires. Car une guerre d’usure ne détruit pas seulement des positions stratégiques. Elle mine les routes, l’économie, les administrations et, surtout, l’idée même d’un territoire gouverné de manière unifiée.

Mourad Ighil