7 septembre 2026
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Mbankomo — Pendant trois jours, des experts, des représentants institutionnels et des acteurs de la société civile ont convergé vers un objectif commun : transformer la fiscalité du tabac en un pilier de la santé publique au Cameroun. Loin des débats traditionnels sur les infrastructures médicales ou l’acquisition de médicaments, ces échanges ont mis l’accent sur une solution concrète et mesurable : l’optimisation des taxes sur les produits du tabac.

Un fléau sanitaire aux conséquences multiples

Le tabac reste l’une des principales causes évitables de mortalité dans le monde, et le Cameroun ne fait pas exception. Avec une prévalence de 9 % chez les adultes et plus de 10 % chez les jeunes âgés de 13 à 15 ans, le pays fait face à un défi sanitaire de taille. Près de 37 % de la population est exposée à la fumée secondaire, tandis que 66 000 décès annuels lui sont directement attribués.

Les répercussions ne se limitent pas aux décès prématurés. Les fumeurs camerounais sont également plus exposés aux cancers, aux maladies cardiovasculaires, aux accidents vasculaires cérébraux et aux affections respiratoires chroniques. Les ménages, les systèmes de santé et l’économie nationale subissent une pression croissante, aggravée par des prix du tabac relativement bas. En 2024, un paquet de cigarettes coûtait en moyenne 4,07 dollars américains (ajusté en parité de pouvoir d’achat), soit bien en dessous de la moyenne africaine (5,06 dollars) et mondiale (6,98 dollars). Pire encore, les taxes ne représentaient que 36 % du prix de vente, loin des 75 % recommandés par l’Organisation mondiale de la Santé (OMS).

Une hausse des taxes : un double impact pour la santé et l’économie

Les discussions ont mis en lumière le rôle central de la fiscalité dans la réduction de la consommation de tabac, surtout chez les jeunes. Une augmentation des prix rend ces produits moins accessibles, décourageant ainsi leur initiation chez les adolescents. Les experts soulignent que chaque décision fiscale prise aujourd’hui peut prévenir des maladies, des handicaps et des décès pendant plusieurs décennies.

Mais les bénéfices ne s’arrêtent pas à la santé publique. Une fiscalité mieux structurée permet également de générer des revenus supplémentaires, essentiels pour renforcer le système de santé, financer la prévention des maladies non transmissibles et accélérer la couverture sanitaire universelle. Dans un contexte où les financements internationaux se raréfient, cette approche offre une opportunité stratégique pour mobiliser des ressources locales durables.

Des données probantes pour éclairer les réformes

Pour concevoir des politiques efficaces, les décideurs camerounais ont besoin d’analyses fiables. L’atelier organisé à Mbankomo a permis d’examiner en profondeur les habitudes de consommation, l’impact économique du tabac, la structure actuelle des taxes et les dynamiques du marché. Le Dr William Maina, représentant de l’OMS en Afrique, a rappelé que le tabac est responsable de millions de décès évitables chaque année, avec des conséquences dévastatrices sur la santé cardiovasculaire, respiratoire et reproductive.

Les participants ont également disséqué les arguments souvent avancés contre une hausse des taxes, comme la crainte d’une baisse des recettes publiques ou d’une augmentation du commerce illicite. Les experts ont démontré que ces craintes ne résistent pas à l’analyse lorsque les réformes sont accompagnées de mesures de contrôle adaptées. L’accent a été mis sur l’importance d’une approche basée sur des preuves, et non sur des perceptions.

Des simulations qui parlent d’elles-mêmes

L’un des temps forts de l’atelier a été la présentation du modèle WHO TaXSiM, un outil développé par l’OMS pour évaluer l’impact des réformes fiscales avant leur mise en œuvre. Plusieurs scénarios ont été testés, avec des résultats particulièrement encourageants.

Deux mesures clés ont été simulées :

  • Une augmentation de la taxe spécifique minimale de 5 000 à 10 000 FCFA pour 1 000 cigarettes en 2027 ;
  • Une seconde hausse à 15 000 FCFA en 2028, appliquée uniformément aux produits importés et locaux.

Les projections révèlent une réduction significative de la consommation : les ventes de cigarettes passeraient de 162,9 millions de paquets en 2026 à 131,9 millions en 2028, soit une baisse de près de 19 %. Le nombre de fumeurs diminuerait de 810 000 à 744 000, évitant ainsi la consommation de tabac à près de 66 000 personnes d’ici 2028.

Sur le plan financier, les recettes d’accise augmenteraient de 15,2 à 38,3 milliards FCFA entre 2026 et 2028, tandis que les recettes fiscales totales progresseraient de 32,6 à 57,3 milliards FCFA. Une manne supplémentaire de 25 milliards FCFA pourrait ainsi être allouée au financement de la santé publique.

Des ressources supplémentaires pour des priorités sanitaires urgentes

Les revenus générés pourraient être investis dans des domaines critiques :

  • Renforcement de la Couverture Sanitaire Universelle ;
  • Développement de programmes de prévention des maladies non transmissibles ;
  • Financement de services d’aide à l’arrêt du tabac ;
  • Amélioration des infrastructures sanitaires ;
  • Promotion de la santé publique.

Ces données confirment qu’une fiscalité ambitieuse du tabac ne se limite pas à un simple outil de recettes : elle représente une stratégie gagnante pour la santé et l’économie.

Les nouveaux défis : la montée des produits nicotiniques émergents

Les échanges ont également révélé une menace croissante : l’essor des produits nicotiniques discrets, tels que les cigarettes électroniques dissimulées dans des stylos ou des montres connectées. Ces dispositifs, souvent présentés sous des formes attractives pour les jeunes, créent une dépendance tout en exposant leurs utilisateurs à des substances toxiques.

Les participants ont insisté sur la nécessité d’anticiper leur encadrement réglementaire et fiscal avant qu’ils ne s’implantent durablement sur le marché camerounais. Une approche proactive est essentielle pour protéger les jeunes et prévenir une nouvelle épidémie de dépendance à la nicotine.

Une feuille de route pour des réformes durables

À l’issue des trois jours de travaux, plusieurs recommandations ont été formulées pour transformer ces orientations en actions concrètes :

  • Augmentation progressive de la taxe spécifique minimale jusqu’à 15 000 FCFA pour 1 000 cigarettes ;
  • Application uniforme de cette fiscalité aux produits locaux et importés ;
  • Renforcement de la coopération régionale au sein de la CEMAC sur les droits d’accise ;
  • Création d’un groupe technique national dédié à la fiscalité du tabac ;
  • Mise en place d’un système de suivi-évaluation des politiques mises en œuvre ;
  • Amélioration de la disponibilité des données fiscales et commerciales ;
  • Accélération de la création d’un Fonds national de lutte contre le tabac ;
  • Déploiement d’un système national de traçabilité des produits du tabac.

Les participants ont également souligné l’importance de renforcer les campagnes de sensibilisation, notamment auprès des jeunes, d’accompagner les producteurs de tabac vers des cultures alternatives et de mettre en œuvre le Protocole pour éliminer le commerce illicite des produits du tabac.

Un engagement collectif pour l’avenir

Pour le Dr Colette Taka Joro, Secrétaire Permanent du Comité National de Lutte contre la Drogue, des dialogues de haut niveau avec le gouvernement et les parlementaires seront indispensables pour accélérer l’adoption de ces réformes. Une mobilisation collective est la clé pour garantir leur appropriation et leur succès.

En clôturant l’atelier, le Dr Hassan Ben Bachir, Directeur de la Promotion de la Santé au ministère de la Santé publique, a résumé l’esprit des travaux : « La fiscalité du tabac n’est pas qu’un mécanisme de collecte de recettes. C’est un investissement dans la santé des Camerounais. En protégeant les jeunes contre le tabagisme et en renforçant le financement de notre système de santé, nous bâtissons l’avenir du pays. »

À Mbankomo, une conviction unanime s’est dégagée : la fiscalité du tabac est bien plus qu’une question budgétaire. C’est un outil de prévention, une protection pour la jeunesse, un levier de développement économique et un investissement durable dans le capital humain du Cameroun. Les données analysées démontrent qu’une approche ambitieuse peut, simultanément, réduire la consommation, sauver des vies, alléger le fardeau des maladies et financer les priorités sanitaires nationales.

Chaque hausse de taxe représente des milliers de vies sauvées. Chaque réforme fondée sur des preuves concrètes trace la voie vers un Cameroun où moins de jeunes commencent à fumer, où les familles sont mieux protégées et où le système de santé dispose des moyens nécessaires pour répondre aux besoins de tous.