9 juin 2026
Medical staff dressed in protective gear before entering an

GOMA, NORTH KIVU, DEMOCRATIC REPUBLIC OF CONGO - 2019/06/15: Medical staff dressed in protective gear before entering an isolation area at an Ebola treatment centre in Goma. DR Congo is currently experiencing the second worst Ebola outbreak in recorded history. More than 1,400 people have died. (Photo by Sally Hayden/SOPA Images/LightRocket via Getty Images)

Le 17 mai 2026, l’Organisation mondiale de la santé a qualifié l’épidémie d’Ebola qui sévit dans l’est de la République démocratique du Congo et s’étend en Ouganda d’« urgence de santé publique de portée internationale ». L’Africa CDC a emboîté le pas le lendemain. Le 5 juin, les deux institutions ont dévoilé un plan de riposte conjoint de six mois, accompagné d’un appel à mobiliser 518 millions de dollars. Cette 17ᵉ épidémie, due à la rare souche Bundibugyo – pour laquelle aucun vaccin ni traitement n’est encore homologué –, frappe une région déjà déchirée par les conflits et fragilisée par la recomposition de l’aide américaine. Elle survient dans un contexte d’instabilité profonde, marqué par la présence de nombreux groupes armés et des violences persistantes. Comment cette crise sanitaire risque-t-elle d’aggraver les fragilités sécuritaires et humanitaires de l’est de la RDC et de compliquer l’accès aux soins ? Quels dangers fait-elle peser sur les équilibres régionaux en Afrique centrale ? Enfin, que révèle cette résurgence d’Ebola sur la capacité de la communauté internationale à répondre aux grandes menaces sanitaires ?

Une épidémie dans un territoire morcelé

Cette nouvelle flambée d’Ebola survient dans une zone de crise multiple et structurelle. Il s’agit de la 17ᵉ épidémie depuis la première identification du virus à Yambuku en 1976, cette fois due à la souche Bundibugyo. Actuellement, même si des traitements sont en cours d’essai, aucun vaccin ni traitement homologué n’existe contre cette souche, dont le taux de létalité peut atteindre une personne sur deux infectées. Les provinces de l’est – Nord-Kivu, Sud-Kivu et Ituri – sont particulièrement vulnérables. L’année dernière, l’ONU avait signalé l’une des pires épidémies de choléra depuis 25 ans, et le Mpox se propage massivement depuis septembre 2023. L’Ituri, épicentre de l’épidémie, est l’une des régions les plus troublées du pays, mal desservie par les routes, en proie aux violences des groupes armés, et où près d’un million de déplacés s’entassent dans des camps surpeuplés. La crise sanitaire se superpose donc à une crise humanitaire et sécuritaire préexistante. L’instabilité endémique, particulièrement intense depuis l’offensive du M23 en 2023, plonge les populations dans un quotidien marqué par des déplacements forcés et des conditions de promiscuité propices à la résurgence d’agents pathogènes et à leur propagation rapide. Le tissu social et les services de santé sont gravement affaiblis, incapables de répondre aux besoins vitaux, créant une dépendance structurelle à l’aide étrangère. La violence systémique a également dépriorisé la santé, notamment pour les femmes et les enfants.

Le ministre de la Santé congolais, Samuel-Roger Kamba Mulamba, a qualifié Ebola d’« urgence absolue ». Au 31 mai 2026, on dénombrait 282 cas confirmés dont 42 décès, avec 19 nouveaux tests positifs. L’OMS faisait état de 349 cas suspects sous surveillance, principalement dans les zones sanitaires de Bunia, Rwampara et Mongbwalu (Ituri). L’hôpital de Bunia, rapidement débordé, a dû installer des centres d’accueil en périphérie. Le rétablissement de quatre soignants infectés offre toutefois une lueur d’espoir. Au 5 juin, la pression sur le système de soins s’est accrue : environ six centres de santé de Bunia ont été temporairement fermés pour désinfection, réduisant la capacité d’accueil et inquiétant particulièrement les femmes enceintes. Certains malades souffrant d’autres pathologies n’ont reçu que des soins minimaux avant d’être réorientés ou renvoyés chez eux. Face à la propagation d’Ebola, les services de santé, contraints de s’adapter rapidement, voient leur organisation perturbée, limitant aussi l’accès aux soins courants.

Un défi d’autorité sanitaire dans un territoire fragmenté

Le véritable problème réside dans l’absence de riposte coordonnée de la part de Kinshasa, dans une zone partiellement occupée par le M23, proxy rwandais, où prolifèrent de nombreux groupes armés pour des raisons extractives. Le contrôle de l’unité nationale dans un pays de près de 100 millions d’habitants et l’efficacité des services sociaux de base sont des enjeux récurrents. Dans les zones contrôlées par le M23, plusieurs cas ont été recensés. Le gouvernement congolais n’ayant pas coordonné la riposte sanitaire avec les groupes armés occupant illégalement le territoire, le risque de propagation reste entier. Des négociations seraient en cours, mais n’ont pas encore abouti à un cadre de coordination sanitaire efficace. La fragmentation territoriale à l’Est empêche une réponse unifiée. Deux centres de traitement Ebola seraient en cours d’installation à Goma, chef-lieu tenu par le M23/AFC, avec des capacités limitées, le groupe armé affirmant avoir pris la mesure de la situation. L’épidémie progresse donc aussi dans des zones rebelles, posant la question de qui pilote la santé publique quand l’État n’a plus le monopole territorial.

À cela s’ajoutent les résistances communautaires. Comme lors des épisodes de 2018-2020, l’acceptation de la riposte est loin d’être acquise. Une manifestation anti-riposte à Rwampara a dégénéré jusqu’à l’incinération du corps d’un cas suspect. La méfiance et l’hostilité envers les équipes médicales sont des variables de stabilité à part entière. Ces résistances s’inscrivent dans une logique culturelle : le refus de restituer les corps aux familles est vécu comme une violence symbolique insupportable. Dans les sociétés de l’est de la RDC, les rituels funéraires, notamment la toilette mortuaire, sont un impératif spirituel, mais précisément l’un des principaux vecteurs de transmission du virus. Le ressentiment des populations de l’Ituri et du Kivu s’enracine dans une suspicion structurelle héritée de décennies de violence, d’abandon étatique et d’interventions extérieures perçues comme prédatrices. La riposte sanitaire est facilement assimilée à une nouvelle forme de contrôle imposé, alimentant rumeurs et conspirationnisme.

Des conséquences régionales et une réponse continentale en question

L’épidémie d’Ebola pourrait avoir des conséquences durables sur les relations entre la RDC et ses voisins. Dans un climat de forte tension et de concurrence extractiviste avec le Rwanda et l’Ouganda, la propagation du virus dans un État dont une partie du territoire échappe au contrôle central rend difficile une riposte coordonnée à l’échelle nationale, nécessitant une réponse transrégionale voire continentale. L’Africa CDC a identifié une dizaine de pays vulnérables : Soudan du Sud, Rwanda, Kenya, Tanzanie, Éthiopie, Congo-Brazzaville, Burundi, Angola, Centrafrique et Zambie, en plus de la RDC et de l’Ouganda déjà touchés avec sept cas. La capacité de riposte est hétérogène : le Kenya et l’Éthiopie disposent de systèmes de santé relativement solides, tandis que la Centrafrique reste l’un des États les plus fragiles, et le Soudan du Sud cumule crise interne et répercussions de la guerre au Soudan.

Une épidémie ne connaît pas les frontières. Selon des données sanitaires, des cas importés de l’Ituri ont gagné le Nord-Kivu ainsi que Kampala, en Ouganda, où deux voyageurs revenant de RDC ont été confirmés positifs, dont un est décédé. Un cas a été signalé au Sud-Kivu, le malade venant de Kisangani. Face à ce risque, l’Ouganda a suspendu les vols et le transport de passagers avec la RDC le 21 mai 2026, et le Rwanda a fermé sa frontière avec Goma. Ces mesures unilatérales percutent des relations bilatérales déjà extrêmement tendues. L’enchevêtrement avec le conflit à l’Est participe directement à la diffusion de l’épidémie : celle-ci progresse dans des zones comme Goma, prise fin janvier 2025, et Bukavu, tombée en février 2025, faisant redouter un embrasement régional. La santé devient un terrain supplémentaire de la rivalité Kinshasa-Kigali, le M23 s’imposant comme acteur de santé publique de facto dans les territoires qu’il contrôle. La Communauté d’Afrique de l’Est a appelé ses États membres à activer leurs réseaux de laboratoires et à renforcer la surveillance aux frontières, et a tenu une réunion ministérielle extraordinaire les 1ᵉʳ et 2 juin 2026. Les ministres se sont engagés à harmoniser les contrôles sanitaires aux points d’entrée sans fermer les frontières, à créer un groupe de travail technique régional et à renforcer les capacités de diagnostic et la protection des soignants.

Les limites du système international d’aide humanitaire

Cette épidémie intervient dans un contexte où la riposte est affaiblie en amont par la recomposition de l’architecture de l’aide américaine. Les coupes dans l’aide sanitaire – retrait de l’OMS, dissolution de l’USAID, réductions au CDC, baisse de l’aide à la RDC et à l’Ouganda – ont affaibli les systèmes vitaux. Des experts estiment même qu’elles ont pu retarder la détection de l’épidémie. Aujourd’hui, la RDC a conclu un accord bilatéral avec les États-Unis dans une logique « America First », promettant 900 millions de dollars sur cinq ans, mais dans une dynamique de conditionnalité extractive et de bascule du multilatéralisme vers le bilatéralisme transactionnel. La réponse américaine s’avère tardive et hors cadre onusien, avec une dépriorisation des principes humanistes. Le Département d’État a mobilisé 23 millions de dollars d’urgence et annoncé le financement de jusqu’à 50 cliniques, mais sans soutenir une riposte pilotée par l’OMS, en rupture avec les pratiques passées. Le fonds d’urgence de l’OMS est fragile opérationnellement, les autres donateurs ne parvenant pas à combler le vide laissé par le retrait américain.

Dans ce contexte, la riposte repose sur les institutions nationales des pays touchés, avec un appui de l’OMS et des ONG, malgré des moyens réduits et un environnement sécuritaire hostile. L’OMS a déclaré l’urgence de santé publique et coordonne la réponse ; le Centre européen de prévention et de contrôle des maladies (ECDC) a publié une évaluation des risques ; sur le terrain, des ONG comme Médecins sans frontières ou ALIMA ont déployé des équipes de soins ; la Croix-Rouge de la RDC mobilise des volontaires pour les enterrements dignes et sécurisés et la communication sur les risques. Néanmoins, la réponse humanitaire reste bien trop limitée pour endiguer l’épidémie.

Du côté continental, l’Africa CDC et l’OMS ont annoncé le 5 juin 2026 un plan conjoint de riposte de six mois, de juin à novembre 2026, avec un appel à mobiliser 518 millions de dollars pour la détection précoce, la prévention et la lutte contre la maladie. Ce plan repose sur le principe « un plan, un budget, une équipe ». Seuls 315,8 millions ont été promis pour l’instant, en deçà de l’objectif. Ce plan montre une certaine coordination continentale, mais aussi une stratégie hybride de plusieurs États africains : d’un côté, des accords bilatéraux avec les États-Unis sous forme d’aide conditionnée ; de l’autre, une capacité à se coordonner via des mécanismes multilatéraux. L’avenir dira si cette articulation portera ses fruits.