27 septembre 2026
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Crédit Photo : PBF

Près de 300 véhicules blindés en dix mois. Le chiffre a été rendu public le 21 septembre, lors d’un échange avec les lauréates du concours scientifique féminin Hakili Mousso. Ibrahim Traoré l’attribue à Faso Armored, une société qu’il présente comme entièrement burkinabè, active depuis novembre 2025 au profit des Forces de défense et de sécurité (FDS) et des Volontaires pour la défense de la patrie (VDP). Plus de la moitié des engins seraient déjà prépositionnés en vue d’opérations militaires. Le dirigeant affirme que plusieurs prototypes ont été testés avant l’adoption du modèle retenu, avec des essais portant sur la résistance aux tirs, la menace des engins explosifs improvisés et les contraintes du terrain.

Quatre à cinq autres structures travailleraient dans le secteur militaire, toujours selon le capitaine, et dans la plus grande discrétion. Ni l’implantation de Faso Armored, ni ses installations, ni son mode de fonctionnement ne sont rendus publics.

Une origine des composants jamais précisée

La provenance des pièces maîtresses n’a pas été davantage détaillée. Aucun taux d’intégration locale n’a été communiqué. Les éléments suivants restent notamment sans réponse :

  • les châssis ;
  • les moteurs ;
  • les transmissions ;
  • les pneumatiques ;
  • les vitrages balistiques ;
  • les aciers de protection.

Or, sortir près de 300 véhicules en dix mois suppose des volumes d’approvisionnement considérables, des ateliers capables de tenir cette cadence et une organisation industrielle structurée. Autant de maillons que le récit officiel laisse dans l’ombre.

Darfour et Casspir : la piste sud-africaine

Des informations recueillies auprès d’une source militaire de haut niveau au sein de l’appareil de défense burkinabè orientent vers une autre genèse du programme. Le point de départ se situe au Darfour, où le Burkina Faso a participé à la mission conjointe des Nations unies et de l’Union africaine, l’UNAMID. La présence de blindés sud-africains auprès des contingents africains engagés dans cette opération est documentée. Une étude du Stockholm International Peace Research Institute (SIPRI) indique que des unités burkinabè, burundaises, sénégalaises et ougandaises déployées au sein de l’UNAMID ont reçu des véhicules blindés fournis par des entreprises sud-africaines, grâce à des financements étrangers.

Ibrahim Traoré reconnaît lui-même cet héritage. « Quand nous étions au Darfour, les premiers blindés du Burkina, c’était des Casspir », a-t-il déclaré le 21 septembre, en rappelant l’origine sud-africaine du matériel. Selon la source militaire consultée, plusieurs de ces Casspir utilisés par les forces burkinabè ont ensuite été immobilisés à la suite de pannes. Après la prise du pouvoir par le MPSR II en septembre 2022, des techniciens venus d’un pays voisin auraient été sollicités pour tenter de remettre certains véhicules en état.

Récupérer, découper, adapter, blinder

Ces tentatives n’auraient pas été concluantes, et une autre option aurait été retenue : prélever les éléments encore exploitables sur les Casspir hors service, récupérer certaines parties protégées, puis les adapter à des pick-up. D’après la même source, ces opérations de récupération, de découpe, d’adaptation et de blindage constitueraient une partie du processus aujourd’hui présenté comme une production nationale de véhicules militaires.

Transformer et protéger localement un pick-up démontre un savoir-faire technique réel. Cela ne revient pas à fabriquer intégralement un blindé, opération qui exige une chaîne industrielle capable de fournir ou d’intégrer un grand nombre de composants. Développé en Afrique du Sud, le Casspir appartient à la famille des véhicules protégés contre les mines. Sa garde au sol élevée et sa coque en V détournent une partie de l’énergie libérée par une explosion sous le véhicule et améliorent la protection de l’équipage. Robuste et décliné en plusieurs configurations, il a équipé plusieurs armées et servi dans des missions internationales.

Chine et ITAOUA : deux précédents encombrants

La controverse sur l’origine des matériels militaires n’est pas inédite au Burkina Faso. Fin 2024, des photographies et des vidéos de blindés avaient circulé en masse sur les réseaux sociaux, accompagnées d’une présentation spectaculaire : « Made in Burkina, le blindé fabriqué au Burkina Faso ». Les engins montrés venaient en réalité de Chine et figuraient parmi les matériels acquis par Ouagadougou. Plusieurs véhicules du constructeur chinois Norinco avaient alors été identifiés. Des équipements importés s’étaient ainsi mués, dans la communication virale, en produits supposés sortir de l’industrie nationale.

Quelques semaines plus tard, le « Made in Burkina » revenait avec ITAOUA. Le 21 janvier 2025, la marque dévoilait ses véhicules électriques à Ouagadougou lors d’une cérémonie officielle en présence du ministre de l’Industrie et du Commerce, Serge Poda. Le projet avait bénéficié d’une forte exposition médiatique et d’une campagne très active sur les réseaux sociaux. Les modèles commercialisés sous la marque ITAOUA correspondaient pourtant à des véhicules déjà développés par le constructeur chinois Dongfeng : l’ITAOUA Sahel reprenait la Dongfeng Nano Box, l’ITAOUA Native la Dongfeng Nammi Box. Le procédé relève du rebranding, c’est-à-dire la commercialisation sous un autre nom d’un produit conçu par un constructeur tiers. Les plateformes présentées n’avaient donc pas été pensées au Burkina Faso, même si ITAOUA projetait une unité d’assemblage dans le pays. La frontière entre conception, assemblage et commercialisation s’était effacée dans l’emballement autour de la « voiture burkinabè ».

Faux récits et deepfakes : l’arrière-plan médiatique

La communication sur les blindés prend un relief particulier au regard de la puissante machine à désinformation qui accompagne Ibrahim Traoré depuis son arrivée au pouvoir. Deepfakes, vidéos générées par intelligence artificielle, images détournées et histoires inventées alimentent sur les réseaux sociaux le portrait d’un dirigeant admiré dans le monde entier. Beyoncé et Rihanna chantent ses louanges dans de fausses vidéos. Barack Obama discute avec lui de l’avenir de l’Afrique. Le pape Léon XIV le félicite pour ses prétendues réussites. Aucun de ces épisodes n’a eu lieu. Une autre fiction, vue 4,5 millions de fois, raconte qu’une hôtesse de l’air demande à Traoré de céder son siège à un homme d’affaires français. Une vidéo affirme encore, sans le moindre élément de preuve, qu’un de ses gardes a refusé 5 millions de dollars pour l’assassiner.

La désinformation passe aussi par des réseaux de comptes automatisés. Code for Africa en a identifié 165 sur Facebook autour d’une fausse information : Vladimir Poutine aurait envoyé des forces spéciales protéger Traoré contre les États-Unis. Le récit dépasse 10,9 millions de vues en dix jours. Autre méthode : déplacer une vidéo et lui donner un autre sens. Des images d’une manifestation antigouvernementale à Belgrade deviennent ainsi la preuve d’un rassemblement en faveur de Traoré en France, puis en Afrique du Sud.

Ce que pèsent vraiment ces 300 véhicules

Ces précédents éclairent autrement les quelque 300 blindés revendiqués par Ibrahim Traoré. Des véhicules chinois ont déjà été présentés sur les réseaux comme « Made in Burkina ». Les voitures ITAOUA dérivent de modèles Dongfeng. Faso Armored apporte aujourd’hui un nouveau symbole au récit de souveraineté technologique du régime. Entre l’annonce d’une production nationale et la réalité décrite par une source militaire, l’écart porte sur un point précis : blinder des pick-up avec des pièces récupérées n’est pas fabriquer un blindé de bout en bout. C’est cet écart que la communication officielle continue d’ignorer.

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