Dans la province du Sud-Kivu, à l’est de la République démocratique du Congo (RDC), une atmosphère de méfiance et de danger s’installe progressivement autour des acteurs engagés pour les droits humains et la justice sociale. Journalistes, militants et responsables d’associations locales font état d’une montée alarmante de violences ciblées : menaces voilées, surveillances intrusives et enlèvements répétés visant ceux qui osent dénoncer les exactions ou défendre les communautés locales. Ces signalements, corroborés par des témoignages recueillis sur le terrain, surviennent alors que la région subit une escalade de violences armées aux frontières avec le Rwanda et le Burundi.
Une société civile asphyxiée par la peur
Les défenseurs des droits humains décrivent un quotidien de plus en plus hostile. Entre appels anonymes menaçants, filatures persistantes et intrusions nocturnes dans leurs domiciles, l’objectif est clair : réduire au silence toute initiative de sensibilisation ou de documentation des abus. Certains ont dû adapter leur mode de vie, voire quitter temporairement Bukavu et ses alentours, par crainte pour leur intégrité physique. Ces pressions s’ajoutent à un contexte déjà explosif : les affrontements entre l’armée régulière congolaise, les factions armées locales et le groupe rebelle du M23 — accusé par plusieurs observateurs de bénéficier du soutien du Rwanda — ont provoqué des déplacements massifs de populations dans des zones comme Kalehe, Uvira ou Fizi. Dans ce paysage chaotique, les associations locales assurent une mission cruciale de protection, d’assistance et de plaidoyer, mais leur capacité d’action est aujourd’hui gravement entravée.
Des enlèvements à répétition : une stratégie de terreur
Les récits des militants enlevés révèlent un scénario implacable. En plein jour, des individus armés, parfois en civil et circulant dans des véhicules sans plaque d’immatriculation, interceptent leurs cibles avant de les emmener. Les rares libérations s’accompagnent systématiquement d’avertissements explicites : abandonner les investigations en cours, renoncer à publier des rapports sensibles ou quitter la région sur-le-champ. L’absence totale de suites judiciaires pour ces actes alimente un sentiment d’impunité généralisé, renforçant la vulnérabilité des défenseurs. Ce phénomène ne touche pas uniquement les militants : la presse locale subit elle aussi une pression grandissante. Des radios communautaires, autrefois en première ligne pour couvrir les tensions intercommunautaires et les violations des droits humains, réduisent drastiquement leur couverture par peur des représailles. Des correspondants locaux confirment avoir subi des pressions directes, qu’elles émanent d’autorités politiques, de responsables sécuritaires ou de factions armées contrôlant certaines zones.
Les observateurs de la scène congolaise soulignent que cette répression croissante s’inscrit dans un mouvement plus large affectant l’ensemble des Kivus. Depuis la résurgence des combats avec le M23 dans le Nord-Kivu voisin, la liberté d’expression et la capacité d’action des acteurs civils subissent un recul constant. L’état d’urgence, prolongé pendant des années dans certaines provinces de l’est, avait déjà été critiqué pour ses effets délétères sur les libertés fondamentales, notamment la liberté de la presse et le droit de manifestation.
Quelle réponse de la part des autorités congolaises ?
La capitale, Kinshasa, se retrouve face à un paradoxe : d’un côté, elle réaffirme régulièrement son soutien aux défenseurs des droits humains, comme en témoigne la loi adoptée en 2023 pour leur protection. De l’autre, son application sur le terrain reste largement théorique, faute de moyens alloués et en raison de la fragmentation du pouvoir étatique dans les provinces de l’est. Face à cette inertie, les acteurs sociaux du Sud-Kivu réclament des actions concrètes : des enquêtes indépendantes sur les enlèvements récents, des dispositifs de protection rapprochée pour les militants menacés, et un dialogue constructif avec les autorités provinciales. La crédibilité du gouvernement est désormais en jeu.
Les organisations internationales, dont la Mission des Nations unies pour la stabilisation en RDC (MONUSCO) en cours de retrait, ainsi que l’Union européenne, sont également sollicitées. Leur engagement à long terme pour la protection des acteurs civils pourrait jouer un rôle déterminant dans la préservation de la société civile locale. Pourtant, sans une volonté politique claire et immédiate de Kinshasa, le risque d’un affaiblissement durable de l’engagement citoyen dans l’est du pays devient une menace tangible. Les appels à une mobilisation urgente se multiplient pour éviter que cette dérive ne s’enracine.