Une enquête approfondie révèle comment le Maroc s’impose comme une plaque tournante majeure pour l’acheminement de carburant russe, contournant ainsi les restrictions imposées par les sanctions occidentales après le conflit en Ukraine. Des réseaux logistiques sophistiqués, impliquant des acteurs internationaux et des transactions financières complexes, permettraient à des produits pétroliers sanctionnés de trouver de nouveaux débouchés à l’échelle mondiale.
Une société genevoise au centre d’un vaste trafic
En 2025, le Maroc a consolidé sa position de premier importateur de carburant russe en Afrique du Nord, grâce à l’intervention d’un négociant basé à Genève, Alvari SA. Cette entreprise aurait orchestré des livraisons de plusieurs dizaines de millions de dollars de produits pétroliers en provenance de Russie, notamment via trois navires : le Tranquil Sea, le Duke II et l’Eldia. Ces bâtiments ont acheminé leur cargaison depuis des terminaux russes de la mer Baltique jusqu’aux ports marocains de Jorf Lasfar et Mohammedia.
Le Tranquil Sea, par exemple, illustre les méthodes utilisées pour brouiller les pistes. Dès octobre 2025, ce navire figurait sur la liste des sanctions britanniques contre la Russie, alors qu’il se dirigeait vers le Maroc. Peu après, il a été également sanctionné par l’Union européenne et la Suisse. Selon les autorités ukrainiennes, ce cargo aurait servi de plateforme d’espionnage des mouvements militaires de l’OTAN et aurait été arraisonné par la Finlande pour avoir endommagé un câble sous-marin. Contactée, Alvari SA a nié toute implication dans l’affrètement ou l’exploitation de ces navires.
Des certificats d’origine falsifiés pour masquer la provenance
Pour dissimuler l’origine réelle du carburant, une stratégie de contournement a été mise en place. La Chambre de commerce et d’industrie de Chypre aurait délivré des certificats d’origine indiquant que le Turkménistan était le point de départ des cargaisons. En réalité, ces produits étaient transbordés en mer au large de Gibraltar, dans le cadre d’opérations « Off Port Limits » (OPL), normalement réservées à des activités logistiques mineures. Pourtant, ces transbordements concernaient bien du carburant, une pratique jugée à haut risque environnemental.
Sur le plan financier, les transactions ont été réalisées en dollars entre la Attijariwafa Bank, contrôlée par la holding royale Al Mada, côté acheteur, et la branche offshore de la Banque centrale populaire à Tanger, côté fournisseur. Les distributeurs marocains auraient profité d’une économie significative : une remise d’environ sept dollars par tonne métrique par rapport à l’indice européen, alors que les produits non russes s’échangeaient 15 dollars au-dessus de cet indice. Cette économie n’a pas été répercutée sur les prix à la pompe.
Par ailleurs, une dimension diplomatique intrigante a été observée. Alors que le Tranquil Sea se dirigeait vers le Maroc, le ministre marocain des Affaires étrangères, Nasser Bourita, effectuait une visite officielle à Moscou pour rencontrer son homologue russe, Sergueï Lavrov. Cet événement coïncidait avec un vote crucial au Conseil de sécurité de l’ONU sur la question du Sahara occidental, où la Russie a finalement choisi l’abstention, une décision favorable aux intérêts de Rabat.
L’Espagne alerte sur une possible réexportation vers l’Europe
Une seconde enquête, menée par un média espagnol, met en lumière un phénomène connexe : l’augmentation des importations espagnoles de diesel en provenance du Maroc. Selon les soupçons du secteur pétrolier, une partie du carburant russe pourrait transiter par le Maroc avant d’être réexportée vers l’Union européenne, exploitant ainsi une faille dans les contrôles.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes : en 2025, le Maroc a importé 645 000 tonnes de diesel russe, et ce volume a encore progressé en 2026 avec 489 000 tonnes achetées, représentant 45 % des importations totales de carburant du pays. Il est à noter que le Maroc n’exportait aucun diesel vers l’Espagne avant le début de la guerre en Ukraine et les sanctions européennes de 2022.
Les données de la Corporation espagnole de réserves stratégiques de produits pétroliers révèlent une reprise des flux en mars et avril 2026, après l’escalade militaire au Proche-Orient et la fermeture du détroit d’Ormuz. Entre avril et juin 2026, 76 000 tonnes de gazole en provenance du Maroc ont été livrées dans les ports espagnols de Tarragone, Barcelone et Bilbao, alors que ces livraisons étaient quasi inexistantes depuis un an.
Les industriels espagnols du raffinage s’inquiètent de cette concurrence déloyale. Un représentant de l’Association de l’industrie des carburants d’Espagne (AICE) a souligné l’importance de lutter contre toute fraude susceptible de fausser la concurrence dans le secteur des hydrocarbures, notamment l’importation de carburants d’origine illicite.
Deux enquêtes, une même conclusion
Les deux investigations journalistiques dressent un tableau cohérent : un carburant russe sanctionné, maquillé en cours de route, transitant par le Maroc avant d’être potentiellement réexporté vers l’Union européenne. Bien que ni l’une ni l’autre des enquêtes ne dispose de preuves matérielles irréfutables confirmant que chaque cargaison suit ce circuit, des indices solides étayent ces soupçons. Les données de traçabilité maritime, les documents douaniers et les témoignages de professionnels du secteur confirment la difficulté à retracer l’origine exacte d’un produit raffiné une fois intégré dans les circuits commerciaux internationaux.