13 mai 2026
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Une transition politique sous haute tension au Burkina Faso

La notion même de coup d’État reste un concept flou, souvent interprété en fonction des intérêts géopolitiques des grandes puissances et des pays voisins. Au Burkina Faso, la désignation de Michel Kafando comme Président de la Transition a été perçue comme une manœuvre anticonstitutionnelle. Le pays s’est ainsi retrouvé, pour une durée minimale de douze mois, avec des institutions provisoires, montées dans l’urgence.

Après le départ précipité de Blaise Compaoré du palais de Kosyam, l’arrivée des militaires en uniforme kaki a marqué un tournant. À Ouagadougou, une certaine stabilité semblait émerger, malgré les incertitudes persistantes.

L’ascension controversée du lieutenant-colonel Isaac Zida

C’est dans ce contexte que le lieutenant-colonel Isaac Zida a soudainement occupé le devant de la scène. En s’attribuant tous les attributs d’un Chef de l’État, il a suscité de nombreuses interrogations. Comment un officier du Régiment de la Sécurité Présidentielle (RSP) a-t-il pu se mêler aux manifestants et aux leaders politiques ? Était-ce une initiative concertée avec Blaise Compaoré et le général Gilbert Diendéré pour tenter de conserver le pouvoir ?

Dès les premiers jours, les décisions prises par les militaires, comme la suspension de la Constitution et la dissolution de l’Assemblée Nationale, ont alimenté les craintes d’une junte militaire. Le peuple burkinabé, qui avait payé un lourd tribut en vies humaines pour sa victoire, risquait de voir ses efforts réduits à néant.

Face à cette situation, l’Union Africaine a immédiatement menacé de sanctionner le Burkina Faso. En parallèle, les chefs d’État de la CEDEAO, dont John Dramani Mahama (Ghana), Goodluck Jonathan (Nigeria) et Macky Sall (Sénégal), sont intervenus pour inciter les militaires à modérer leur position. Les exemples des coups d’État en Guinée et au Mali ont sans doute influencé leur prudence : une prise de pouvoir par la force n’est plus impunie, et un processus de sortie de crise trop long risquerait d’isoler le pays et de nuire à son image.

Les négociations pour une transition « à mi-chemin »

Après des tractations complexes, un compromis a finalement été trouvé et formalisé dans la Charte de la Transition. L’accord prévoyait que la présidence de la Transition serait confiée à un civil, tandis que l’armée conserverait un contrôle significatif sur le gouvernement. Un Conseil National de Transition (CNT), composé de 90 membres, a été créé pour intégrer les acteurs clés de la lutte contre l’ancien régime. Un comité de désignation, réunissant une vingtaine de personnalités, a été chargé de proposer un candidat à la présidence de la Transition.

Ce mandat temporaire devait s’achever en novembre 2015, coïncidant avec la fin du mandat initial de Blaise Compaoré. Pour le choix du futur Chef de l’État, chaque composante des forces vives de la Nation – armée, société civile, partis politiques, autorités religieuses et traditionnelles – a été invitée à soumettre une liste de candidats dans un délai imparti.

Les profils retenus pour la présidence de transition

Cinq personnalités ont finalement été retenues. L’opposition et la société civile ont porté leur choix sur deux journalistes : Newton Ahmed Barry, directeur de l’hebdomadaire l’Événement, et Chériff Sy Moumina, directeur de publication de Bendré. Leur légitimité reposait sur leur opposition affichée au régime précédent.

L’armée, quant à elle, a privilégié des profils plus diversifiés : l’archevêque de Bobo-Dioulasso, Mgr Ouédraogo, le diplomate Michel Kafando et l’ex-ministre Joséphine Ouédraogo. Dès le départ, l’archevêque a décliné l’offre, préférant se consacrer à sa mission religieuse. Les deux autres candidats bénéficiaient d’un atout majeur : une expérience solide au sein d’institutions internationales.

Joséphine Ouédraogo avait travaillé à la Commission Économique des Nations Unies pour l’Afrique (CEA), tandis que Michel Kafando avait représenté le Burkina Faso à deux reprises à l’ONU, entre 1981-1982 et 1998-2011.

Au Burkina Faso, la figure de Thomas Sankara divise encore la classe politique. Joséphine Ouédraogo a été ministre de l’Essor Familial et de la Solidarité entre 1984 et 1987, tandis que Michel Kafando a occupé le poste de ministre des Affaires Étrangères sous le gouvernement de Thomas Sankara en 1982. Leurs divergences idéologiques étaient profondes.

Une carrière à l’international offre un avantage indéniable : une visibilité accrue et un réseau de contacts précieux. Un atout que les deux journalistes, malgré leur engagement, n’ont pas pu égaler.

Michel Kafando : un civil à la tête d’un gouvernement sous contrôle militaire

Pour la durée de la transition, Michel Kafando, diplomate retraité, a dû quitter son élevage de volailles et de vaches à Saponé pour endosser une mission cruciale : sauver un pays en crise. Il a cumulé les fonctions de Président de la Transition et de ministre des Affaires Étrangères, une double casquette facilitant les échanges diplomatiques et évitant les blocages avec le Premier ministre Isaac Zida.

La situation politique burkinabé a été suivie de près par plusieurs capitales : Accra (CEDEAO), Addis-Abeba (Union Africaine), Paris et Washington, pour des raisons géopolitiques. Le jour de l’investiture de Michel Kafando, plusieurs chefs d’État, dont ceux de la Mauritanie, du Ghana, du Togo, du Bénin, du Mali et du Niger, se sont déplacés à Ouagadougou. Une démonstration de soutien destinée à réhabiliter le Burkina Faso sur la scène internationale.

Cependant, cette représentation massive posait une question : pouvait-elle légitimer le rétablissement d’une Constitution suspendue quelques semaines plus tôt ? Les États-Unis, par exemple, appliquent une politique stricte : ils ne coopèrent pas avec un dirigeant n’ayant pas été élu au suffrage universel. La communauté internationale a donc choisi de maquiller le coup d’État en une transition constitutionnelle, permettant aux drones américains de rester déployés au Burkina Faso, aux côtés de ceux basés en Mauritanie, pour surveiller la région du Sahel.

Une répartition des rôles contestée au sein du gouvernement

Sur les 26 postes ministériels, l’armée a obtenu quatre portefeuilles clés : le Premier ministre cumule le ministère de la Défense ; le colonel Auguste Denise Barry, ancien ministre de la Sécurité en 2011, dirige le ministère de l’Administration Territoriale, de la Décentralisation et de la Sécurité (MATDS) ; le colonel David Kabré, porte-parole d’Isaac Zida, est nommé aux Sports ; et Boubacar Ba prend en charge le stratégique ministère des Mines et de l’Énergie.

Joséphine Ouédraogo a hérité du poste de Garde des Sceaux, tandis que Augustin Loada, figure éminente de la société civile, a été nommé à la Fonction Publique. Adama Sagnon, pressenti pour le ministère de la Culture, a finalement démissionné sous la pression de la société civile, qui lui reprochait d’avoir classé le dossier Norbert Zongo.

Le Conseil National de Transition (CNT), organe législatif intérimaire, a élu à sa présidence l’un des candidats malheureux à la présidence de la Transition : Chériff Sy Moumina, avec 71 voix sur 90. Sa première mission consistera à compléter les institutions nécessaires à la tenue d’élections transparentes : la Commission Électorale Nationale Indépendante (CENI), le code électoral, et les lois organiques.

Quelles missions pour cette période transitoire ?

Dès le début décembre, Michel Kafando a signé le décret présidentiel créant la Commission de la Réconciliation Nationale et des Réformes (CRNR). Cet organe avait pour mission de jeter les bases d’un travail de mémoire et de réformes, plus de 27 ans après l’assassinat de Thomas Sankara. L’une de ses premières décisions a été d’autoriser l’exhumation des restes du « père de la révolution burkinabè » pour leur identification.

Le Premier ministre Isaac Zida a également annoncé l’ouverture totale du dossier de l’assassinat de Thomas Sankara, allant jusqu’à évoquer une possible demande d’extradition de Blaise Compaoré, réfugié au Maroc.

Ces déclarations, bien que symboliques, ont ouvert une boîte de Pandore. Les dossiers de cette envergure nécessitent un temps long, dépassant largement la durée de la transition. S’agissait-il d’une stratégie pour apaiser les opposants au régime de Blaise Compaoré ?

En tant que ministre de la Défense, Isaac Zida avait pour priorité de réformer l’armée. Il a ainsi démis de ses fonctions le général Gilbert Diendéré, chef d’état-major particulier de Blaise Compaoré et supérieur hiérarchique direct d’Isaac Zida. Il a été remplacé par le commandant Théophile Nikièma, ancien responsable du Bureau Opérations et Instruction du RSP et directeur de la Documentation Extérieure, autrement dit le service de renseignement du palais de Kosyam.

Reste une question cruciale : Isaac Zida et Théophile Nikièma resteront-ils fidèles à Gilbert Diendéré ? Le Burkina Faso a évité une crise majeure après les événements du 30 octobre, qui ont conduit à la chute de Blaise Compaoré. L’intervention du RSP lors des violences aurait pu déclencher une guerre civile. Ne serait-il pas plus judicieux de se concentrer sur l’organisation des élections plutôt que de rouvrir des dossiers sensibles comme celui de Thomas Sankara ?

Éviter la chasse aux sorcières pour construire l’avenir

Pour apaiser les tensions, deux directeurs généraux d’entreprises publiques, jugés proches de l’ancien régime, ont été limogés : Jean-Baptiste Bérehoundougou (SONABHY) et Jean Christophe Ilboudo (SONABEL). Ces actes, bien qu’insuffisants pour effacer les erreurs du passé, contribuent à l’apaisement. Une démarche similaire a été entreprise par Gilbert Noël Ouédraogo, figure de l’ADF-RDA, parti affilié à l’ancienne mouvance présidentielle, qui a présenté ses excuses pour les dérives du régime précédent.

Un hommage national a également été rendu aux sept victimes des violences des 30 et 31 octobre, inhumées au cimetière de Gounghin. Ces gestes symboliques visent à tourner la page sans sombrer dans la vengeance.

La CRNR parviendra-t-elle à survivre à la fin de la transition ? Désormais, les institutions sont en place, et les partis politiques s’apprêtent à entrer en lice. Aucun membre influent n’a accepté de siéger au sein de l’Exécutif ou du CNT, ce qui, de facto, les exclut de toute candidature aux futures élections. La coalition CFOP, opposition historique, s’est même auto-dissoute à cette occasion. Les candidats aux élections présidentielles se préparent déjà pour un scrutin attendu début 2015.