Alors que les projecteurs se braquent sur les innovations technologiques du Burkina Faso, une question cruciale s’impose : et si ces avancées masquaient l’essentiel ? Derrière les annonces triomphalistes de l’e-casier judiciaire, l’assurance maladie universelle dématérialisée ou les certificats de nationalité en ligne, une réalité bien plus urgente se dessine. Le pays fait face à une crise existentielle où sécurité et éducation s’imposent comme les piliers d’un avenir possible, bien avant toute révolution numérique.
Une modernité numérique en décalage avec les besoins réels
Les discours officiels célèbrent les avancées technologiques comme une preuve tangible du dynamisme du régime. Pourtant, cette vitrine numérique, aussi séduisante soit-elle, ne reflète pas les défis quotidiens des Burkinabè. En effet, la majorité de la population reste exclue de ces innovations en raison d’un accès restreint à Internet et d’une couverture réseau limitée. Comment justifier l’importance accordée à l’immatriculation en ligne de l’AMU, accessible à seulement 1,3 % des citoyens, quand des millions d’autres peinent à obtenir les services les plus basiques ?
Cette dématérialisation à deux vitesses creuse un fossé insupportable : d’un côté, une élite urbaine connectée capable de naviguer dans ces plateformes ; de l’autre, des populations rurales ou précaires condamnées à l’invisibilité numérique. Le progrès technologique ne peut être qu’un leurre tant qu’il ne bénéficie pas à l’ensemble des citoyens.
La sécurité, fondement indispensable d’une administration numérique
Un territoire fracturé par la violence
Avec plus de deux millions de déplacés internes fuyant les attaques terroristes, le Burkina Faso est aux prises avec une crise humanitaire sans précédent. Dans ce contexte, la priorité n’est pas de digitaliser des services publics, mais de rétablir la sécurité et de permettre aux populations de retrouver leurs foyers. Comment imaginer un État connecté quand des villages entiers sont sous la menace des groupes armés ?
Les infrastructures de télécommunication, souvent sabotées lors des conflits, rendent toute dématérialisation illusoire. Une administration numérique ne peut prospérer sur un territoire où l’État ne contrôle plus les routes, les écoles ou même les réseaux vitaux. La souveraineté territoriale doit précéder toute modernisation.
Urgence : protéger la population avant d’innover
Les missions régaliennes de l’État — sécurité, justice, éducation — ne peuvent être reléguées au second plan au profit de projets technologiques. Avant que des millions de Burkinabè ne puissent accéder à un e-service, il est impératif de garantir leur droit à la vie. Sans cela, l’État dématérialisé n’est qu’une coquille vide, déconnectée de la réalité de ses citoyens.
L’éducation, clé d’une inclusion numérique équitable
L’analphabétisme, obstacle majeur à la digitalisation
Même avec une couverture réseau optimale, l’accès à la dématérialisation se heurte à un défi de taille : l’analphabétisme. Près de 40 % des adultes au Burkina Faso ne savent ni lire ni écrire, et l’illettrisme numérique touche une part encore plus large de la population. Proposer des plateformes en ligne complexes à des citoyens non formés relève d’une absurdité systémique. Comment espérer une participation citoyenne active lorsque les outils proposés sont incompréhensibles pour la majorité ?
L’éducation doit être la pierre angulaire de toute stratégie de développement. Sans une population instruite, la digitalisation ne sera qu’un privilège réservé à une minorité, renforçant les inégalités sociales plutôt que de les réduire.
Des écoles closes, des générations en attente
Avec des milliers d’écoles fermées en raison des conflits, des générations d’enfants sont privées d’instruction. Investir dans des serveurs et des plateformes virtuelles alors que le système éducatif s’effondre est un non-sens stratégique. L’urgence absolue reste de réouvrir les établissements scolaires et de former les enseignants, afin que chaque enfant puisse acquérir les compétences nécessaires pour évoluer dans une société moderne.
L’éducation n’est pas un luxe : c’est un droit fondamental et un levier indispensable pour bâtir un avenir où la digitalisation pourrait enfin servir l’ensemble de la population.
Repenser les priorités pour un développement durable
Le Burkina Faso se trouve à un carrefour historique. Vouloir digitaliser l’administration avant d’avoir sécurisé le territoire et instruit sa population revient à construire une maison sur des fondations instables. La logique du progrès exige un rééquilibrage radical des priorités nationales.
D’abord, il est impératif de rétablir la paix et de sécuriser les zones menacées, afin que les populations puissent vivre et produire en sécurité. Ensuite, il faut engager un plan massif d’éducation pour éradiquer l’analphabétisme et développer les compétences numériques. Ce n’est qu’à ce prix que la dématérialisation pourra devenir un outil universel, au service de tous les Burkinabè.
Le progrès technologique ne doit pas être un instrument de communication ou un privilège urbain. Il doit être le résultat d’un État qui honore ses missions régaliennes : protéger, éduquer et, enfin, innover. Sans ce socle, toute ambition numérique restera un mirage.




